Dernière ligne droite pour la Coupe du Monde 2026 ! Alors que les Bleus affronteront l’Espagne ce mardi soir en demi-finale de la compétition, nous nous sommes entretenus avec Xavier Barret, journaliste spécialisé dans le football, que l’on peut notamment écouter sur RFI et France 24. L’occasion d’évoquer les performances des sélections africaines mais aussi d’aborder l’arbitrage, le passage à 48 équipes ou encore les temps forts de ce Mondial.
-Que représentait la Coupe du Monde à vos yeux durant votre enfance ? Avez-vous été marqué par certains matchs, certains joueurs ?
-J’ai découvert le foot avec la Coupe du Monde ! Le premier match que j’ai vu, c’était avec mon père en 1974, on n’avait pas la télé à la maison donc on était allé au cercle naval, à Lorient, pour voir un Uruguay-Pays Bas. C’était encore en noir et blanc, ça remonte. J’avais 9 ans pour cette Coupe du Monde 1974, j’avais vu quelques matchs, en 1978 j’étais donc un peu plus âgé et là j’allais voir les matchs chez mes voisins, y compris la finale Argentine – Pays Bas, qui malgré le décalage horaire était visible à une heure à peu près convenable en France. Celle que j’ai le plus suivie en tant que fan, c’est la Coupe du Monde 1982 en Espagne, c’était fantastique.
-Est-ce cette compétition qui vous a donné envie de devenir journaliste sportif ?
-Complètement, c’est l’enchaînement de ces rendez-vous tous les quatre ans, avec les matchs entre ces grandes équipes qui se rencontraient rarement.
Maintenant il y a des tournées, il y a des occasions de se rencontrer tout le temps. À l’époque c’était encore assez rare, c’était l’événement quand la France rencontrait le Brésil, c’était l’événement quand l’Angleterre affrontait l’Argentine, c’étaient des événements rarissimes. Il fallait la Coupe du Monde pour avoir ce genre de rendez-vous, les tournées sur un autre continent étaient très rares. L’Équipe de France en avait fait une en 1977, elle avait fait 2-2 au Brésil et 0-0 en Argentine et c’était un événement énorme.
-Quelle place la compétition a-t-elle tenu jusqu’à présent dans votre carrière de journaliste ?
-J’étais responsable d’une rubrique à France Football pendant 20 ans, du coup, malheureusement, je vivais les Coupes du Monde au bureau. En 1998 j’étais accrédité et j’ai pu voir un certain nombre de matchs, notamment la finale, mais c’est vrai que, les autres, je les vivais à distance parce qu’il fallait tenir la rubrique, il fallait animer tout un tas de pages, et en tant que responsable du foot étranger, c’est quand la Coupe du Monde arrivait que je pouvais montrer toutes mes connaissances et surtout animer le réseau des correspondants de France Foot. Donc c’était un rendez-vous important et passionnant mais qui ne me donnait pas la possibilité d’aller sur place.
À en croire les témoignages de mes collègues, ça ne semble plus très intéressant d’y aller aujourd’hui, au point de vue professionnel. Ça l’est pour les émotions, les gens vibrent pour des matchs assez extraordinaires, mais professionnellement ce n’est pas très intéressant car toutes les communications sont cadenassées, il y a des conférences de presse, des points presse, on ne peut assister qu’à 15 minutes de l’entraînement pendant lesquelles on ne voit généralement pas les mises en place, ce sont juste les échauffements… On ne peut plus accéder aux joueurs et aux entraîneurs hors des points presse organisés, donc quand on a connu une période où ils étaient plus accessibles, je sais que c’est très frustrant et, moi personnellement, je ne regrette pas de ne pas être sur place.
J’ai rencontré plein de légendes de la Coupe du Monde mais pas pendant les épreuves, à France Football on a par exemple eu Leonardo comme consultant ! J’ai rencontré presque tous les champions du monde 98, il y en a beaucoup que je connais, pareil avec la génération d’avant, ceux de 84. Les champions plus récents, on les connaît moins bien car ils sont devenus plus inaccessibles, plus protégés, c’est plus compliqué de les rencontrer.
On ne peut plus accéder aux joueurs et aux entraîneurs hors des points presse organisés, donc quand on a connu une période où ils étaient plus accessibles, je sais que c’est très frustrant.
-Avant les demi-finales, comment jugez-vous cette Coupe du Monde 2026 ? Est-ce un bon cru ?
-Oui parce que, mine de rien, on a quand même eu des matchs de grande qualité. Dès le premier tour, le France-Sénégal était un très bon match, on a eu un Angleterre-Croatie de très haut niveau, même le Portugal-Colombie, ça fait 0-0 mais c’était un match vraiment intéressant. On a eu des matchs de bon niveau avec les équipes qu’on attendait, après, pour des raisons politiques, la FIFA a élargi le plateau de 32 à 48 équipes et à l’évidence ce n’était pas une bonne idée, on s’en doutait.
Il y a des équipes qui sont là parce que, pour des raisons politiques, il fallait satisfaire certaines confédérations, notamment l’Afrique et l’Asie. Donc on a élargi le plateau et à l’arrivée on se rend compte que ces continents – la CONCACAF aussi, qui comprend l’Amérique du Nord, l’Amérique centrale et les Caraïbes – ont des équipes nationales qui ne sont pas tellement compétitives même s’il y a quelques bonnes surprises. Ça c’est le revers de la médaille, après on sait que la Coupe du Monde fascine énormément de gens, elle captive le monde entier donc c’est très bien que de plus en plus de gens soient associés à l’événement.
-Les observateurs du monde entier sont dithyrambiques sur les Bleus, alors qui peut priver l’Équipe de France d’un 3e sacre mondial ?
-Moi je les voyais en finale mais je pense que l’Angleterre a les atouts pour les embêter. C’est une équipe qui au niveau de sa composition est très proche des Bleus, ce sont des joueurs qui évoluent tous dans des grands clubs, qui se connaissent, qui se croisent, qui ont des profils assez comparables, ils ont été formés dans des académies très performantes en Angleterre…Et les Anglais, ça fait longtemps qu’ils tournent autour, ils ont fait deux finales d’Euro, ils ont fait quart de finale à la dernière Coupe du Monde et demi-finale à la précédente, l’Équipe de France est très forte mais je pense que l’Angleterre a aussi un supplément d’âme impressionnant.
On a un dernier carré avec les quatre premiers du classement FIFA, c’est d’ailleurs ce que voulait la FIFA. À partir de ce moment-là ça se joue à peu de choses, l’Équipe de France est très forte mais les autres sont aussi très forts.
-9 des 10 sélections africaines engagées se sont qualifiées en seizièmes de finale mais deux seulement ont atteint les huitièmes et une les quarts, le bilan est-il positif ou mitigé ?
-Le bilan est mitigé. Il y a eu une grande satisfaction de la part de la confédération africaine qu’il y ait 9 équipes sur 10 qui sortent des poules mais, en fait, elles sont sorties pour aller dans un tour supplémentaire, qui n’existait pas auparavant ! Donc si on compare ce qui est comparable, c’est à dire les huitièmes de finale, on voit qu’il y avait deux pays qualifiés il y a 4 ans, le Maroc et le Sénégal, et que c’était le même bilan cette année, avec le Maroc et l’Égypte. On ne peut pas dire qu’il y ait un progrès flagrant. L’Afrique maintient ses positions, le Maroc n’est pas allé en demi-finale cette fois-ci mais c’était une équipe rajeunie qui est tombée sur une Équipe de France très forte, donc je ne pense pas que ce soit une contre-performance, en revanche il y a certaines sélections comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire dont on attendait mieux, parce qu’elles ont un gros potentiel. À l’arrivée elles sont éliminées dès les seizièmes de finale et de façon assez regrettable.
Après, en contrepartie, le parcours du Cap-Vert est remarquable, c’est quelque chose qu’on n’attendait pas du tout parce que c’est un tout petit pays. Ils ont été au rendez-vous, ils ont tenu l’Espagne en échec 0-0, et malgré toutes les modifications apportées à la compétition par la FIFA, ça montre qu’il peut encore y avoir de belles surprises.
-Quels sont les axes de progression de la sélection marocaine en vue de la prochaine Coupe du Monde qui se tiendra en partie sur son territoire ?
-Franchement, la façon dont ils ont abordé la compétition face au Brésil, un match qu’ils auraient dû gagner, c’était incroyable ! Je pense que le sélectionneur Mohamed Ouahbi a fait du très bon travail, il n’est arrivé qu’au mois de mars et, en très peu de temps, a réussi à composer une équipe très compétitive. Il n’y avait que 15 des 26 joueurs présents à la Coupe d’Afrique des Nations de l’hiver dernier, en quelques mois il a donc considérablement régénéré son groupe, et il y avait seulement 8 des 26 joueurs qui étaient au Qatar en 2022. Et cet entraîneur a déjà réussi a gagner une Coupe du Monde, celle des moins de 20 ans, en 2025, avec le Maroc, déjà, en battant la France en demi et l’Argentine en finale. Il n’a pas encore une grande réputation, il a accompli l’essentiel de sa carrière en Belgique, mais il a vraiment des méthodes de travail assez bluffantes.
Je pense que le Maroc sera l’une des équipes à suivre lors de la prochaine Coupe du Monde qu’ils coorganiseront, dans un format qui pourrait encore être élargi, avec 64 équipes, ce qui, soit dit en passant, serait du délire complet.
Mohamed Ouahbi a fait du très bon travail. […] Je pense que le Maroc sera l’une des équipes à suivre lors de la prochaine Coupe du Monde.
-Dans votre ouvrage « On refait la Coupe du Monde », paru en mai 2018, vous vous intéressiez aux plus grandes erreurs arbitrales de l’histoire de la compétition en imaginant ce qui se serait passé si l’arbitrage vidéo avait toujours existé. Que pensez-vous de l’arbitrage des 3 éditions disputées depuis, et notamment de ce Mondial 2026 ? La VAR a-t-elle été efficace ?
-Il est de bon ton de dire que « tout ça, c’est de la faute de l’assistance vidéo », parce que celle-ci est une machine qui ne répond pas, qui ne se défend pas ! Mais en fait, il faut reconnaître une première chose importante, c’est que l’assistance vidéo permet de corriger 50 % des erreurs, puisque selon les statistiques 50 % de celles-ci concernaient les hors-jeu. Donc là, déjà, on réduit de moitié les erreurs, c’est vraiment une bonne chose.
Maintenant il y a toute la partie interprétation qui reste à la compétence de l’arbitre. L’arbitre interprète selon ses critères à lui et c’est cette partie interprétation qui pose problème. On voit le cas de la semelle de l’Américain Balogun, qui lui vaut carton rouge, et dans le même temps celle de Messi contre l’Algérie, qui ne lui vaut pas un carton rouge et même pas un carton jaune. Et il y a eu 6 ou 7 cas comme ça durant la compétition. Pourquoi y a t-il carton dans un cas et pas dans l’autre ?
Le problème de l’arbitrage est là, dans l’interprétation, pas dans la machine. La machine donne les images, elle donne les éléments, après c’est l’arbitre qui tranche…ou qui ne tranche pas. Ce problème d’interprétation fait qu’on a des décisions qui sont contradictoires. Le problème n’est pas la VAR, c’est l’utilisation de la VAR.

-Un autre de vos livres était publié en mai 2018, « La Coupe du Monde de football en 90 minutes », mettant en avant les moments marquants de la compétition minute par minute. D’après vous, certains buts ou moments clés de la Coupe du Monde 2026 vont-ils rester dans la mémoire collective, ou l’augmentation du nombre de matchs a atténué le mythe ?
-C’est vrai que c’est compliqué de voir les 72 matchs d’un premier tour à 48 équipes, j’en ai regardé beaucoup mais j’avoue que je n’ai pas pu tous les voir.
Est-ce qu’il y a des faits marquants ? Forcément, compte tenu de la personnalité des personnages, je trouve que le but refusé aux Croates face au Portugal est vraiment révoltant parce que Modric, qui a été un joueur monstrueux, sort par la petite porte et avec le sentiment qu’on a privilégié Cristiano Ronaldo. C’est une bataille de quadras qui finalement se termine sur la notoriété de l’un, plus forte que celle de l’autre. Le scandale du carton rouge de Balogun est atténué par l’élimination des Américains mais c’est vrai que ce qui s’est passé n’est pas normal. Qu’il y ait une possibilité de recours contre les cartons rouges qu’on estime abusifs, je pense que c’est juste, d’ailleurs je rappelle que Garrincha avait été expulsé en demi-finale de la Coupe du Monde 1962, mais il avait quand même joué la finale avec le Brésil. À l’époque, ça arrivait régulièrement. Après, Blatter a imposé que le carton rouge entraîne une suspension automatique mais on sait que dans un certain nombre de compétitions aujourd’hui, il y a la possibilité du recours. Ça me semble logique. Mais comment ça c’est passé ici avec Trump qui appelle Infantino, c’était grotesque.
Ça ce sont les aspects négatifs, mais on va se souvenir aussi que les stades gigantesques étaient pleins, que le public américain a répondu présent. Cette Coupe du Monde était faite pour lui, l’objectif de la FIFA était de convertir les Américains au soccer, pas de faire venir les supporters belges ou français aux États-Unis. S’il y en a qui y vont, tant mieux, mais le but du jeu était de convertir 300 millions d’Américains au soccer et de ce point de vue-là c’est réussi. Même les gens qui n’y connaissent rien sont présents. Est-ce qu’ils continueront à remplir les stades de la MLS, on verra, mais rappelons que la précédente Coupe du Monde aux États-Unis, en 1994, avait permis de lancer la MLS. Maintenant ça fait 30 ans que ce championnat existe et il continue de se développer. Du point de vue populaire comme du point de vue business, c’est un succès. Du point de vue jeu, je trouve que c’est un succès également. Après il y a eu énormément de buts et la plupart des grands joueurs ont été au rendez-vous, et ça, c’est nouveau, parce que les grands joueurs arrivaient souvent fatigués par le passé, après des saison éreintantes en Europe.

-Sur quelles chaînes peut-on vous retrouver ?
-On me retrouve à la rentrée sur RFI dans « Le café des sports », tous les vendredi à 18h10, mais aussi sur Canal+ International / Canal+ Afrique un jeudi sur deux pour « Les grandes bouches ». J’interviens sur France 24 lors d’émissions spéciales autour du football et dans « On refait le match » sur RTL occasionnellement.
Propos recueillis par Alexandre Taillez
Photo de couverture : Xavier Barret
Retrouvez Xavier Barret sur X : @XavBarretFoot


