David Krüger : « Un comédien qui fait du doublage, ce n’est pas un doubleur. Le métier, c’est comédien, point. » (partie 1/2)

En février 2027, David Krüger fêtera le 40e anniversaire d’une carrière bien remplie. Enfant de la balle, on peut entendre sa voix dans plus de 250 films, 150 séries TV et des dizaines de jeux vidéo. Il est notamment la voix française de Dwayne Johnson, Chris Pratt, Ed Helms, Shemar Moore, mais aussi du personnage de John-117 dans la saga Halo, Zavala dans Destiny, Scorpion dans Mortal Kombat, Darius dans League of Legends, etc. Pour CinéSport, il raconte son parcours, évoque ses sources d’inspiration et présente les différentes facettes du métier.

-Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans le métier de comédien ?

-Le fait est que, lorsque j’étais jeune, je ne me voyais pas faire un métier derrière un bureau. Je ne critique en rien ce choix éventuel, bien sûr, mais ça ne me convenait clairement pas. D’autant que j’ai toujours vécu dans le milieu artistique.

Mon père a été comédien, puis metteur en scène pendant 35/40 ans. Et ma Maman, Anne Rochant, était comédienne. Je dis « était », car elle nous a quittés il y a neuf mois, fin décembre 2025. Elle a été très active dans le milieu des studios ; notamment dans de grosses séries comme Côte Ouest, Falcon Crest…. Elle a notamment interprété la mère de l’héroïne dans Titanic, et dernièrement la mère du Joker. Ce ne sont que des exemples, bien sûr. Il serait compliqué de dire soixante ans de carrière en quelques lignes.

Bref, je suis ce qu’on appelle « un enfant de la balle » ;  et c’est donc presque naturellement, après avoir passé le Bac et fait mon service militaire, que j’ai pris des cours de théâtre pour me lancer à mon tour et suivre leur trace.

-Avez-vous été marqué par un film ou un acteur en particulier ?

-J’adore tous les vieux films français des années 50/60 et même un peu 70, tous les films avec Jean Rochefort, Jean Yanne, Gabin, Ventura et tous ces merveilleux acteurs. Et je suis un très grand fan de Louis de Funès, qui est un monstre de comédien.

Il se trouve aussi que j’avais un beau-père qui était très très très amoureux des comédies musicales américaines des années 40 et 50, comme bien évidemment Chantons sous la Pluie, mais aussi Un Américain à Paris, La Belle de Moscou, Parade de printemps, Beau fixe sur New-York, etc. Grâce à lui j’ai toujours été attiré par tous ces acteurs et actrices américains qui savaient tout faire : chant, danse, comédie. Ces films m’émouvaient beaucoup.

Quelques années après avoir commencé à prendre des cours d’art dramatique – tout en jouant déjà un peu au théâtre -, et pour essayer de ressembler à ces gens-là que j’avais tant aimés, tant regardés et tant écoutés, j’ai pris des cours de chant, et surtout de danse. Pendant 4 ou 5 ans, en moyenne 14 heures de cours par semaine. 

Je faisais des claquettes, du jazz et de la danse classique. Je n’ai jamais été un grand danseur classique, bien sûr, mais cela m’aidait à trouver un équilibre.

-Comment avez-vous appris le métier et qu’est-ce qui vous a poussé vers le monde du doublage ?

-Ma maman, sachant les difficultés du métier de comédien, m’a donné un coup de pouce, il faut bien l’avouer, en me faisant rencontrer quelques personnes en studio. J’ai commencé bien évidemment par des petits rôles et des ambiances. Au fur et à mesure j’ai pris un peu d’assurance, les gens ont commencé à me connaître… et la technique et le jeu se faisant de plus en plus précis, on me faisait de plus en plus confiance pour des rôles plus importants. 

J’ai joué au théâtre, j’ai tourné de temps en temps, j’ai fait des spectacles musicaux aussi… mais c’est vrai que, principalement, ma carrière s’est faite en studio.

Je précise que je suis comédien, je ne suis pas « doubleur ». Je dis souvent qu’un comédien qui jouerait à la télévision, on n’appellerait pas ça un « téléviseur », ni un comédien qui jouerait au théâtre un « théâtreur », etc…
Donc un comédien qui fait du doublage, ce n’est pas un doubleur. C’est un comédien qui pratique l’une des nombreuses activités qu’offre son métier, comme le théâtre, le cinéma, la télévision, le doublage, la radio, la publicité, la voice over, le jeu vidéo, etc… 

« Doubleur » est une case. Et d’un manière générale, je n’apprécie pas que l’on mette les gens dans des cases. 

Demain, je peux être appelé pour jouer au théâtre, ou pour un tournage. Et je serais le même comédien que lorsque je suis en studio derrière un micro. 

-L’une de vos collègues, Chantal Baroin en l’occurrence, m’expliquait dans une interview que j’ai eu le plaisir de faire avec elle que le doublage n’était pas bien vu dans le milieu des comédiens il y a 25 ou 30 ans. Aviez-vous cette impression dans les années 90 ? Comment cela se passait-il à l’époque ?

-Quand j’ai commencé en 1987 et que j’avais des rendez-vous avec des professionnels de la production, du théâtre, du cinéma ou de la télévision, je leur disais que je faisais un peu de doublage. Et c’est vrai qu’à mes débuts, on me disait « Houlala, ne dis jamais ça et ne le mets pas dans ton CV ! ». A tel point que j’ai fait deux CV à l’époque. 

Quand je voulais travailler en studio, j’envoyais mon CV « voix », et quand je voulais passer un casting ou une audition, j’envoyais mon CV sur lequel il y avait mes tournages, et ce que j’avais fait sur scène. Je ne mélangeais pas les genres parce que, effectivement, c’était considéré comme un travail mineur et donc assez déprécié. 

Cette situation a commencé à changer au début du siècle présent. Grâce à, par exemple, l’arrivée de vedettes qui se sont mises à faire du doublage. Leur nom était sur l’affiche,  ils faisaient des interviews au sujet de leur prestation, la presse en parlait…. Et tout à coup, hop, faire du doublage devenait chouette. 

-À quoi ressemble une session d’enregistrement type ? On imagine que les conditions ne sont pas toujours les mêmes, notamment quand il s’agit de grosses productions.

-En effet, il y a des différences. On travaille plus vite quand il s’agit d’un dessin animé, d’une série ou d’un téléfilm. Quand au cinéma, il a toujours une espèce d’auréole ; donc on nous fait prendre plus notre temps sur notre travail. 

Sans aucun doute parce qu’il y a beaucoup plus d’enjeux financiers pour un film qui sort au cinéma, que ce soit au niveau de la production, de la diffusion, de la sortie en salles…

Tellement d’enjeux, et le risque de vendre la mèche ou de divulguer des infos est tel, que l’on nous fait signer des contrats de confidentialité, et que parfois même, en enregistrement, nous n’avons que les visages à l’écran ! Le reste est soit flouté soit grisé. 

C’est arrivé dernièrement sur le FA (Film Annonce) d’un grand film de divertissement.

On s’est retrouvés, tous les comédiens,  avec une image totalement grise, et on voyait les visages de nos personnages uniquement quand ils étaient face caméra. 

On entendait donc toutes sortes d’effets sonores en arrière plan, mais aucune image à part les visages. Nous étions donc dans l’ignorance totale de la situation. Un travail à l’aveugle, en quelque sorte. Pas simple.

J’étais donc très curieux de voir ce que ça donnerait au final. Et quand le Film Annonce est sorti, j’ai trouvé que l’on s’était pas mal débrouillés, vu les conditions. Mais je sais que certaines phrases auraient pu être mieux gérées avec l’image pleine. Cette situation est très dommageable.

J’estime qu’ils pourraient nous faire confiance. 

-Pour Dwayne Johnson, a.k.a The Rock, vous avez pris la suite de deux comédiens, Bruno Dubernat et surtout de Guillaume Orsat, qui le doublaient avant vous. Comment apporter sa touche personnelle sur un acteur que le public a déjà entendu avec une autre voix ?

-Je ne sais pas si j’apporte une touche personnelle, je n’aurais pas cette prétention-là.  Ma voix change d’elle-même selon le comédien que j’ai à doubler. A tel point que quand je lutte, ma voix me ramène très vite sur le banc de touche. Intuitivement, je fais tout pour me rapprocher vocalement du jeu de l’acteur qui est à l’écran.

Dwayne Johnson est plus grave et plus rond que Chris Pratt, par exemple, qui lui est plus léger et avec un peu plus de « nasal ». Et puis Pratt est vraiment drôle ; il a souvent œil qui frise. Sauf dans Terminal List. Bref, ma voix s’adapte. 

Après, j’y amène mon énergie car, de toutes façons, que ce soit au cinéma, au théâtre, à la télévision ou en doublage, nous ne sommes engagés que parce que le directeur artistique estime que non seulement notre voix mais aussi et surtout notre énergie correspondent à l’énergie du personnage sur lequel on doit travailler.

D’ailleurs, de mon point de vue, tout dans le monde ou l’univers n’est qu’énergie, absolument tout. Tout est ondulatoire. Que ce soit la lumière ou le son, ce sont des ondes et donc de l’énergie.

Quand il y a des rencontres vocales et des rencontres énergétiques entre un acteur étranger et une voix française, c’est un peu comme une histoire d’amour ou d’amitié ; il s’agit de deux énergies qui se rencontrent et il y a comme une évidence. 

C’est une alchimie presque mystérieuse, en réalité.

-Grâce à Dwayne Johnson et son rôle de Maui dans l’adaptation live de Vaiana, sortie en juillet dernier, l’on peut vous entendre chanter. Étiez-vous à l’aise ou inquiet en abordant cet exercice ?

-Déjà, je l’avoue, j’ai eu un petit pincement au cœur, il y a 11 ans, quand le dessin animé Vaiana est sorti, sachant que c’était Dwayne Johnson qui doublait déjà le personnage de Maui et que moi-même  je doublais Dwayne Johnson depuis quelques années. Et vu qu’apparemment les gens trouvaient que ça fonctionnait bien, j’ai espéré qu’ils m’appelleraient. Ce ne fut pas le cas. Ils ont préféré Anthony Kavanagh – c’est tout à fait leur droit – qui d’ailleurs a fait du bon boulot. Mais bon, pincement au cœur quand même.

En revanche, quand j’ai appris il y a quelques mois qu’un Vaiana live-action allait arriver, et ayant doublé Johnson sur plus d’une vingtaine de films depuis quinze ans, c’est vrai que là je me suis dit « j’espère qu’ils vont me convoquer, au moins me faire passer des essais ».

Ce fut le cas, ouf ! Il y a eu donc des essais texte, mais aussi chant. Et quand, 10 ou 15 jours après, on m’a rappelé en me disant « tu as été retenu pour les deux », j’étais à la limite de verser ma petite larme ! 

J’ai adoré enregistrer toute la partie texte, et j’ai encore plus adoré enregistrer la partie chant. Ça a été un immense bonheur.

-Comment s’est déroulé l’enregistrement de la partie chant ? Étiez-vous accompagné ?

-On a fait une première longue séance d’environ 3h30 ou 4 heures, où nous avons travaillé phrase par phrase. Et puis le directeur artistique, Quentin Bachelet – le fils de Pierre Bachelet – m’a fait revenir sur une deuxième séance. 

Quentin est un garçon assez incroyable, très énergique, et sachant très bien où il veut aller dans le travail. Il comprend ses interprètes, et sait en tirer le meilleur. Et me faire revenir sur une deuxième séance était très intelligent de sa part.

Il m’a dit « maintenant que tu as digéré la première séance, on va tout reprendre. Car tu n’as plus l’appréhension et/ou les freins que tu as pu avoir lors de la première séance, toute la gêne éventuelle de reprendre un truc aussi important… bref, maintenant, lâche-toi ! ». Et c’est ce qui s’est passé ; j’étais effectivement libéré de la pression que je m’étais peut-être mise à la première séance, j’ai mis une autre énergie dans mon interprétation, et ça a donné le résultat final. 

Et je n’oublie pas l’ingénieur du son, Laureen Mazeau. Je crois n’avoir jamais, en quarante ans, rencontré quelqu’un comme elle ; elle est tout simplement exceptionnelle. Très très à l’écoute, et techniquement une magicienne.

Retrouvez la seconde partie de notre entretien avec David Krüger en cliquant ici.

Propos recueillis par Alexandre Taillez

Photo : DR / David Krüger

Partagez l'article :

Une réponse

  1. En effet, on voit à travers cet interview que finalement que le doublage n’est qu’une facette du métier de comédien et que ce n’est pas une sous-facette : elle exige bien du travail et du talent !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *