Entretien avec Lorris Chevalier, conseiller historique de Ridley Scott et Robert Eggers

Cocorico ! C’est un Français du nom de Lorris Chevalier qui, depuis quelques années, occupe le rôle de conseiller historique de Ridley Scott. Pour CinéSport, il revient sur son parcours et nous explique le fonctionnement de ce rôle très particulier. Après avoir participé au tournage du Dernier Duel et de Napoléon, il était plus récemment sur celui de Werwulf : La Bête maudite, réalisé par Robert Eggers.

-Quelle est votre formation historique ?

-J’ai d’abord obtenu une licence en sciences sociales à l’université Lyon 2, avant de poursuivre mes études par un master en histoire et histoire de l’art à Besançon. J’ai ensuite réalisé une thèse à l’université de Dijon, consacrée à l’éthique chevaleresque. Ce parcours m’a amené à étudier la pensée des chevaliers des XIIe et XIIIe siècles, en m’intéressant notamment à leurs valeurs, à leurs représentations du monde et à la manière dont ils concevaient leur place dans la société. Mon approche relève ainsi de l’histoire des mentalités : il s’agit de comprendre non seulement ce que les hommes du passé faisaient, mais aussi comment ils pensaient et percevaient leur univers.

J’ai également enseigné et travaillé pendant plusieurs années comme régisseur de château. Cette expérience m’a permis de développer une connaissance très concrète des lieux historiques, de leur fonctionnement et de leur matérialité. Aujourd’hui, je me consacre pleinement au cinéma, où je peux mettre mes recherches au service de la reconstitution historique, de la création des univers et du travail des réalisateurs.

-Pouvez-vous nous présenter votre nouvel ouvrage, Le Message des Vierges romanes, paru aux éditions Salvator ? Est-il accessible au grand public ?

-Oui, tout à fait. Le Message des Vierges romanes est un ouvrage destiné à un large public, que l’on peut trouver en librairie, en ligne et notamment à la boutique du Louvre, ce dont je suis particulièrement fier.

Mon ambition est de montrer que les statues romanes de la Vierge sont bien davantage que de simples objets d’art religieux. Elles constituent de véritables fenêtres ouvertes sur la pensée médiévale, sur la foi de nos ancêtres et sur un monde dans lequel les symboles occupaient une place essentielle. Un objet n’est jamais tout à fait neutre : il porte en lui les idées, les croyances et les sensibilités de l’époque qui l’a vu naître.

À travers ces sculptures, je propose donc un voyage pour tout public dans la théologie mariale du Moyen Âge central, à un moment charnière de l’histoire de la dévotion à la Vierge. Nous sommes à une époque où les pratiques religieuses évoluent, où les représentations de la Nativité prennent une place croissante et où les processions et les formes de dévotion collective contribuent à rendre la foi plus concrète et plus sensible.

Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est cette transformation du rapport au sacré. La foi ne passe plus seulement par la pensée ou par la connaissance des textes : elle s’incarne aussi dans les gestes, les regards, les déplacements et les émotions. Elle engage le corps autant que l’esprit surtout lorsque l’on a commencé à porter ces statues en procession. Les statues deviennent alors des supports de méditation, mais aussi des objets capables de toucher directement les fidèles.

J’ai voulu rendre cette histoire accessible sans renoncer à la rigueur historique. Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste du Moyen Âge pour comprendre ces œuvres. Il suffit d’accepter de les regarder autrement, en essayant de retrouver le monde intellectuel et spirituel dans lequel elles ont été conçues.

Le Message des Vierges romanes est notamment disponible sur le site internet de l’éditeur

-Comment en êtes-vous venu à travailler pour le cinéma ?

-La rencontre s’est faite presque par hasard, à partir de mon métier de régisseur de château. Le lieu dans lequel je travaillais faisait partie des nombreux châteaux repérés en France par les équipes de production pour leurs recherches de décors. Plus d’une centaine de sites avaient été explorés dans le cadre de cette recherche.

J’ai d’abord été recruté par le directeur artistique Arthur Max, puis j’ai rencontré Ridley Scott, avec qui le courant est immédiatement bien passé. C’est un cinéaste passionné d’histoire, d’anecdotes historiques et de grandes figures du passé. Il aime les personnages de caractère, les destins extraordinaires, les récits épiques, mais aussi les leçons que l’on peut tirer de l’histoire.

Nous avions donc un terrain d’entente évident. J’ai pu lui apporter mes connaissances, ma familiarité avec les lieux historiques et ma capacité à entrer dans les détails d’une époque. Ce qui m’a frappé, c’est que cette passion historique n’est pas chez lui une simple curiosité : elle participe pleinement à sa manière de concevoir un film.

Cette première rencontre m’a ouvert les portes du cinéma international. J’ai découvert un univers dans lequel l’histoire dialogue en permanence avec les métiers artistiques et techniques. Et j’ai compris que mon travail d’historien pouvait trouver là une autre forme d’expression, complémentaire de l’enseignement et de la recherche.

-Avant d’évoquer les films historiques sur lesquels vous avez travaillé, quelles sont vos références en la matière ? Êtes-vous plutôt Ivanhoé, Austerlitz ou Braveheart ?

-Je serais plutôt du côté de Braveheart, même si je suis parfaitement conscient des nombreuses libertés historiques prises par le film. J’aime profondément son atmosphère et, plus généralement, le cinéma de Mel Gibson.

Un film raconte toujours quelque chose de l’époque à laquelle il est réalisé. Mon attachement à Braveheart tient aussi au fait qu’il appartient aux années 1990, celles de mon enfance. Il y a donc une dimension affective dans mon regard : le grain de l’image, la musique, la mise en scène, tout cela participe à un imaginaire auquel je suis particulièrement sensible.

Ce qui me touche surtout, c’est la capacité du cinéma à s’affranchir de la stricte réalité historique pour construire un récit puissant. Un film historique n’est pas nécessairement un documentaire, et je pense qu’il faut accepter cette différence. Il peut condenser des événements, transformer des personnages ou réinventer certaines situations pour servir une dramaturgie.

Cela ne signifie pas que tout est permis, ni que la vérité historique n’a aucune importance. Mais je crois qu’il faut aussi juger un film pour ce qu’il cherche à raconter, pour sa force émotionnelle et pour sa capacité à faire naître un imaginaire collectif. Braveheart est, à mes yeux, un excellent exemple de cette puissance du cinéma épique.

Un film historique n’est pas nécessairement un documentaire, et je pense qu’il faut accepter cette différence. Il peut condenser des événements, transformer des personnages ou réinventer certaines situations pour servir une dramaturgie.

-Vous avez donc commencé très fort puisque vous étiez le conseiller historique de Ridley Scott sur Le Dernier Duel, sorti au cinéma en 2021. Concrètement, quand et comment êtes-vous intervenu ?

-Mon travail a commencé en amont du tournage, notamment autour des décors, des costumes et de la cohérence générale de l’univers historique. Il s’agissait d’aider les équipes à prendre des décisions concrètes, en veillant à ce que les choix artistiques restent aussi crédibles que possible au regard des sources et des connaissances historiques.

Ridley Scott m’a ensuite demandé d’intervenir sur les questions de liturgie et de pratiques religieuses. Dans un film comme Le Dernier Duel, qui se déroule au XIVe siècle et met en scène une société profondément structurée par le christianisme, ces détails ne sont pas accessoires. Ils participent à la compréhension des personnages, de leurs obligations et de leur rapport au monde.

J’ai véritablement trouvé ma place sur le tournage lorsque nous avons filmé la scène du mariage, au cours de notre troisième journée de tournage en France. Nous avons ensuite poursuivi l’aventure en Irlande. Ce furent plusieurs mois d’une expérience particulièrement riche, malheureusement assombrie par le contexte sanitaire et les difficultés liées à la pandémie de Covid-19 et surtout son lot de restrictions.

Au-delà du travail historique lui-même, cette expérience a également été déterminante pour la suite de mon parcours. Un tournage est un formidable lieu de rencontres : on y côtoie des chefs de département, des techniciens, des artistes et des producteurs aux compétences très différentes. Le fait d’être présent sur place m’a permis de nouer des relations professionnelles qui m’ont ensuite conduit vers d’autres productions.

J’y ai découvert à quel point le cinéma repose sur un réseau de savoir-faire et de collaborations. Une connaissance historique ne prend toute sa valeur que lorsqu’elle peut être traduite en solutions concrètes pour les équipes.

Lorris Chevalier aux côtés de Matt Damon sur le tournage de The Last Duel

-Vous apparaissez dans le film. Était-ce une façon pour le cinéaste de vous remercier ou avez-vous également un goût pour la comédie ? Que retenez-vous du tournage ?

-J’apparais effectivement à plusieurs reprises dans Le Dernier Duel. J’y suis notamment crédité comme « Singing Soldier », puisque je chante des pièces anciennes, dont La Blanche Biche et Seigneurs, sachiez, une chanson de Thibaut de Champagne.

On retrouve également ma présence dans Napoléon. J’y interprète un soldat anglais au début du film et je participe à une scène d’action à Toulon, où mon personnage est pris dans une explosion. J’étais alors au milieu des cascadeurs, à proximité d’un effet pyrotechnique impressionnant, avec une gerbe de flammes de plusieurs mètres de haut. C’est une expérience assez particulière lorsqu’on a l’habitude de travailler sur les textes et les sources historiques !

Je ne dirais pas que je me suis lancé dans le cinéma avec une ambition particulière de comédien, mais j’aime cette dimension du travail. Lorsqu’on participe à une production et que l’on connaît son univers, il est assez naturel de se prêter au jeu lorsque l’occasion se présente.

Ce que je retiens surtout des tournages, c’est le talent des équipes. Il y a quelque chose de fascinant à observer cette fourmilière de techniciens, d’artisans et d’artistes qui travaillent ensemble pour donner vie à un monde fictif. Chaque métier apporte sa pierre à l’édifice, et le résultat repose sur une coordination remarquable.

Il y a aussi une réalité moins connue : le blues de la fin du tournage. Pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, on vit au rythme d’une aventure collective très intense. Puis tout s’arrête brusquement. On quitte un univers dans lequel on a vécu quotidiennement, avec des personnes que l’on a appris à connaître, et il faut retrouver un autre rythme. Cette nostalgie fait aussi partie de l’expérience cinématographique.

J’apparais effectivement à plusieurs reprises dans Le Dernier Duel. J’y suis notamment crédité comme « Singing Soldier », puisque je chante des pièces anciennes, dont La Blanche Biche et Seigneurs, sachiez, une chanson de Thibaut de Champagne. On retrouve également ma présence dans Napoléon. J’y interprète un soldat anglais au début du film et je participe à une scène d’action à Toulon.

-Nouvelle collaboration avec Ridley Scott en 2023 sur un projet hors normes : Napoléon. Un projet qui tient à cœur à de nombreux Français, naturellement. Le film a justement subi quelques critiques de ce côté de l’Atlantique. Comment les avez-vous accueillies ?

-Le sujet était particulièrement sensible, et je savais que le film susciterait des réactions fortes. Napoléon est un personnage qui occupe une place considérable dans notre mémoire collective. Il cristallise des passions, des admirations et des rejets qui dépassent largement la seule connaissance historique.

De mon côté, j’ai consacré deux années à des recherches spécifiques sur le sujet, en m’appuyant notamment sur les travaux de grands historiens. Mon intervention auprès de Ridley Scott portait plus particulièrement sur la musique ancienne. Je suis passionné par les répertoires antiques, médiévaux et baroques, et Ridley m’a sollicité pour cette raison.

Je lui ai notamment recommandé d’explorer les chants corses et les répertoires franciscains du XVIIIe siècle, ainsi qu’une interprétation du Kyrie par l’ensemble Organum. Cette proposition a retenu son attention, et l’ensemble a finalement été sollicité pour participer au film. C’est un exemple très concret de la manière dont une recherche historique et musicale peut nourrir une décision artistique.

Concernant les critiques, je crois qu’il faut d’abord distinguer plusieurs choses. Certains reproches portent sur des éléments historiques précis et méritent d’être discutés. D’autres relèvent davantage de la manière dont chacun se représente Napoléon, de son attachement au personnage ou de sa conception de ce que devrait être un film historique.

Il me semble également important de distinguer le travail de l’historien de celui du cinéaste. Un documentaire et un film de fiction n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes contraintes. Le premier cherche prioritairement à exposer et à expliquer des faits ; le second doit aussi construire des personnages, organiser un récit et produire une expérience émotionnelle. Cela ne dispense évidemment pas la fiction d’un travail sérieux sur les sources, mais il faut savoir ce que l’on attend d’elle.

Lorris Chevalier, Ridley Scott et l’équipe du film sur le tournage de Napoléon

J’ai parfois eu le sentiment que le débat se transformait en procès d’intention, notamment lorsque le film était présenté comme un regard nécessairement anglais sur l’histoire française. Cette opposition me paraît trop simple : le regard d’un cinéaste dépend de sa sensibilité, de ses choix artistiques et de sa lecture du personnage, pas seulement de sa nationalité.

Les réactions ont parfois dépassé le cadre de la critique cinématographique. J’ai reçu des insultes et des menaces de mort, et certaines interviews m’ont semblé davantage chercher la confrontation que le dialogue. J’ai fini par prendre du recul face à ces réactions, car elles ne permettent pas de discuter sereinement du travail accompli.

Je reste convaincu que l’on peut contester un film, débattre de ses choix et signaler ses erreurs sans remettre en cause les personnes qui y ont participé. C’est précisément cette distinction qui me paraît essentielle : nous devons pouvoir discuter de l’histoire et de ses représentations sans oublier que le cinéma est aussi une œuvre de création.

Les réactions ont parfois dépassé le cadre de la critique cinématographique. J’ai reçu des insultes et des menaces de mort, et certaines interviews m’ont semblé davantage chercher la confrontation que le dialogue. J’ai fini par prendre du recul face à ces réactions, car elles ne permettent pas de discuter sereinement du travail accompli.

-À quel point un conseiller historique est-il écouté par un réalisateur ?

-Cela dépend des réalisateurs, des productions et de la manière dont on travaille avec les équipes. Mais je pense qu’il faut d’abord comprendre qu’un conseiller historique n’est pas là pour imposer sa vision ni pour distribuer des bons et des mauvais points. Son rôle consiste à proposer des solutions, à éclairer les décisions et à rendre l’univers du film aussi cohérent que possible.

Il faut savoir suggérer sans bloquer, présenter plusieurs options et comprendre les contraintes auxquelles les autres départements sont confrontés. Si je remarque, par exemple, qu’une scène de taverne gagnerait en crédibilité avec certains types de verres ou d’accessoires, je dois pouvoir en discuter avec les accessoiristes et proposer une solution réalisable, sans bouleverser le budget ni remettre en cause tout le travail déjà accompli.

C’est une question de préparation, mais aussi de diplomatie. Une recommandation historique n’a d’intérêt que si elle peut être mise en œuvre. Il faut donc anticiper, identifier les besoins et intervenir au bon moment, avant que les choix ne soient définitivement arrêtés.

Sur Le Dernier Duel, j’ai notamment travaillé sur la liturgie, la bénédiction du lit nuptial, les rites du mariage, le vocabulaire médiéval, certaines pratiques de l’écriture et même les façons de compter sur les doigts au Moyen Âge. Ce sont des détails qui peuvent sembler anecdotiques, mais qui contribuent à donner de la profondeur à une scène et à aider les acteurs à entrer dans leur rôle.

Le conseiller historique travaille ainsi avec de nombreux interlocuteurs : le réalisateur, les scénaristes, les costumiers, les accessoiristes, les décorateurs et les acteurs. Il doit être capable de passer de la recherche documentaire à la proposition concrète, puis d’expliquer pourquoi un geste, un objet ou une formule est pertinent pour l’époque représentée.

J’aime beaucoup cette idée de world building, de construction d’un monde. Le but n’est pas seulement de reproduire le passé à l’identique, ce qui serait d’ailleurs impossible, mais de créer un univers dans lequel chaque élément semble appartenir naturellement à la même époque. Lorsque le spectateur ne se pose plus de questions sur la crédibilité de ce qu’il voit et peut pleinement entrer dans l’histoire, le travail a porté ses fruits.

Le conseiller historique travaille ainsi avec de nombreux interlocuteurs : le réalisateur, les scénaristes, les costumiers, les accessoiristes, les décorateurs et les acteurs. Il doit être capable de passer de la recherche documentaire à la proposition concrète, puis d’expliquer pourquoi un geste, un objet ou une formule est pertinent pour l’époque représentée.

-Le public français découvrira bientôt Werwulf : La Bête maudite, réalisé par Robert Eggers, dont vous avez été le conseiller historique. Un film qui traite du thème des loups-garous et dont la première bande-annonce a reçu un très bon accueil. Que pouvez-vous apporter sur un récit fantastique et horrifique ? Les loups-garous ont-ils existé ?

-Le thème du loup-garou est particulièrement intéressant pour un historien du Moyen Âge, car il se situe à la frontière de plusieurs domaines : la théologie, la médecine, la littérature et les croyances populaires. La question n’est pas seulement de savoir si les loups-garous ont réellement existé, mais de comprendre ce que leur existence supposée signifiait pour les hommes de l’époque.

La réflexion remonte notamment à saint Augustin et à La Cité de Dieu, dans laquelle il aborde, au livre XVIII, les récits de transformations humaines. Elle se prolonge au Moyen Âge dans les débats théologiques et médicaux sur la possibilité pour un être humain de prendre l’apparence d’un animal. Certains textes médiévaux cherchent ainsi à expliquer ces phénomènes à partir des connaissances et des conceptions du monde de leur temps.

Il faut également distinguer les récits de transformation, les croyances en la lycanthropie et les procès liés à des accusations de métamorphose, notamment à l’époque moderne. Ces sources témoignent de représentations et de peurs bien réelles, mais elles ne constituent évidemment pas une preuve de l’existence de transformations physiques en loups.

La question théologique est passionnante. Si le diable est impliqué dans une transformation, peut-il véritablement modifier la nature d’un être humain ? Dans une partie de la pensée chrétienne médiévale, le diable ne possède pas le pouvoir créateur de Dieu : il peut tromper, déformer les perceptions et produire des illusions, mais il ne peut pas recréer la nature des êtres. La transformation en loup est alors pensée comme une apparence, une illusion ou une altération de la perception plutôt que comme un changement réel d’espèce.

La littérature médiévale explore ces questions de façon remarquable. Je pense notamment au Bisclavret de Marie de France, un récit dans lequel la métamorphose devient un moyen de révéler la vérité des personnages. Le fait d’être transformé permet de faire apparaître des réalités qui demeuraient jusque-là dissimulées. Le monstre n’est donc pas seulement une créature effrayante : il devient un instrument de réflexion sur la nature humaine, la fidélité, la trahison et les apparences.

C’est précisément ce qui m’intéresse dans le fantastique historique. Les croyances d’une époque ne sont pas de simples superstitions que l’on pourrait écarter d’un revers de main. Elles constituent une manière de penser le monde, d’expliquer l’inexplicable et de donner un sens aux peurs collectives.

Pour Werwulf, j’ai donc beaucoup travaillé sur les textes médiévaux consacrés à la lycanthropie et aux transformations, afin de nourrir l’univers du film. Robert Eggers est un cinéaste particulièrement attentif aux détails et passionné par les sources historiques. Il cherche à comprendre les mentalités d’une époque, jusque dans leurs aspects les plus étranges et les plus dérangeants.

C’est un travail qui me passionne, car l’horreur devient d’autant plus efficace qu’elle s’enracine dans une vision du monde cohérente. Lorsqu’on comprend ce que les personnages croient, ce qu’ils redoutent et ce qu’ils considèrent comme possible, le fantastique cesse d’être un simple artifice : il devient une véritable expérience historique et humaine.

-Quelques projets ont vu le jour, notamment celui sur Charette porté par le Puy du Fou en 2023, mais pourquoi ne voit-on pas davantage de films dédiés à de grands personnages historiques français ?

-La première raison est économique. Un film historique est souvent une production coûteuse : il faut reconstituer des décors, créer des costumes, mobiliser de nombreux figurants, parfois tourner dans plusieurs lieux et organiser des scènes complexes. À cela s’ajoute un travail de recherche et de préparation qui peut être considérable.

Le risque financier est donc important. Pour qu’un film de cette ampleur trouve sa rentabilité, il faut généralement prévoir un budget de promotion conséquent. Or le marché a beaucoup changé : les recettes liées aux ventes physiques, notamment des DVD, ne jouent plus le même rôle qu’autrefois, tandis que les plateformes de diffusion ont profondément modifié les habitudes du public et les stratégies des producteurs.

Dans ce contexte, les studios peuvent être tentés de privilégier des projets dont le potentiel commercial leur semble plus prévisible. Les films historiques ambitieux, surtout lorsqu’ils portent sur des personnages ou des épisodes peu connus du grand public international, peuvent apparaître comme des paris risqués.

Il y a aussi une question culturelle. Le cinéma reflète toujours, au moins en partie, les préoccupations de son époque. Les grandes figures historiques, les héros nationaux et les récits consacrés aux grands hommes ne sont pas toujours au centre des sensibilités contemporaines. Cela ne signifie pas qu’ils ont disparu, mais que la manière de raconter l’histoire et de choisir ses protagonistes évolue.

Pourtant, les cycles cinématographiques montrent que ces tendances peuvent changer. Gladiator de Ridley Scott a largement contribué à relancer l’intérêt du grand public pour le péplum à la fin des années 1990, après une longue période durant laquelle ce genre avait perdu de sa visibilité. Le succès de certains films peut donc ouvrir la voie à de nouvelles productions.

Je suis convaincu que les grands récits historiques retrouveront régulièrement leur place sur les écrans. La France dispose d’un patrimoine exceptionnel, de personnages aux destins extraordinaires et d’épisodes historiques qui offrent une matière dramatique considérable. Il manque parfois moins de sujets que de volonté de prendre des risques pour les porter à l’écran.

-Quels seraient les héros français qui mériteraient un tel honneur selon vous ? Vous êtes l’auteur d’un ouvrage sur les femmes au Moyen Âge, alors Aliénor d’Aquitaine ou Jeanne Hachette pourraient-elles faire de bonnes candidates, par exemple ?

-J’ai effectivement écrit un ouvrage consacré aux femmes au Moyen Âge, dans une démarche qui s’inscrit notamment dans le sillage des travaux de Régine Pernoud. Je ne voulais pas seulement raconter la vie des grandes figures féminines, aussi fascinantes soient-elles, mais également m’intéresser aux femmes ordinaires : les marchandes, les femmes d’affaires, les travailleuses, les voleuses, ainsi qu’à leur place dans la société et aux réalités concrètes de leur existence.

Je me suis aussi intéressé aux idées reçues qui continuent de peser sur notre représentation de la période médiévale. Le Moyen Âge est souvent présenté soit comme un âge obscur dans lequel les femmes auraient été systématiquement privées de toute capacité d’action, soit, à l’inverse, comme une époque qui aurait connu des formes de liberté presque modernes. La réalité historique est bien plus complexe. Elle varie selon les milieux sociaux, les lieux, les périodes et les circonstances.

Les recherches des dernières décennies ont permis de renouveler considérablement notre compréhension de ces questions. J’ai voulu m’appuyer sur ces travaux pour proposer une histoire qui ne se limite pas aux personnages les plus célèbres, mais qui redonne également leur place à celles que les récits traditionnels ont souvent laissées dans l’ombre. Ce livre m’a demandé plusieurs années de travail et a rencontré un accueil encourageant auprès des lecteurs.

Bien sûr, Aliénor d’Aquitaine constituerait un personnage formidable pour le cinéma. Son parcours traverse plusieurs royaumes, des conflits dynastiques et des bouleversements politiques majeurs. Mais Jeanne d’Arc me semble également offrir une matière cinématographique exceptionnelle. Son histoire concentre la guerre, la foi, le pouvoir, la justice et la construction d’une mémoire nationale.

Jeanne a d’ailleurs été l’une des grandes figures historiques portées très tôt à l’écran, dès les premières décennies du cinéma. Plusieurs films lui ont été consacrés, avec des interprétations très différentes de son destin. Pourtant, je pense qu’il reste possible de proposer une œuvre qui renouvelle véritablement notre regard sur elle, en évitant de la réduire à une simple icône ou à un symbole figé.

Ce qui m’intéresserait, ce serait de retrouver la jeune femme derrière le personnage historique, tout en prenant au sérieux les convictions religieuses, les enjeux politiques et les contraintes de son époque. Un film réussi sur Jeanne d’Arc devrait parvenir à faire comprendre à la fois son extraordinaire singularité et le monde dans lequel elle a vécu.

La Femme au Moyen Âge, lui aussi en vente sur le site de l’éditeur

Je pense également qu’il serait passionnant de consacrer un film à l’histoire des cathares. Ce sujet est souvent abordé à travers une image romantique, celle d’une communauté de femmes et d’hommes libres, persécutés par une Église oppressive. Or les sources permettent de nuancer considérablement cette représentation.

Dans mes recherches, je me suis notamment intéressé aux rapports de pouvoir au sein de certaines communautés religieuses et aux situations dans lesquelles des hommes investis d’une autorité spirituelle ont pu exploiter leur position. Les témoignages médiévaux, qu’il faut toujours replacer dans leur contexte et examiner avec prudence, montrent que les réalités sociales étaient bien plus complexes que les images idéalisées qui ont parfois été construites par la suite.

Il y aurait là une matière dramatique formidable : des communautés vivant en marge de l’ordre religieux dominant, des prédicateurs charismatiques, des conflits de conscience, des rapports de domination et des enquêtes inquisitoriales. On pourrait imaginer un récit construit autour d’un prédicateur et d’un inquisiteur, deux personnages qui se poursuivent, se confrontent et tentent de comprendre les motivations de l’autre. Une sorte de jeu du chat et de la souris, avec la tension narrative d’un thriller.

Ce qui m’intéresse, au fond, c’est que le cinéma historique ne se contente pas de célébrer les grandes figures ou de reproduire les images que nous avons déjà du passé. Il peut aussi remettre en question nos certitudes, faire découvrir des réalités oubliées et montrer que l’histoire humaine est rarement aussi simple qu’on voudrait le croire.

Qu’il s’agisse de Jeanne d’Arc, d’Aliénor d’Aquitaine ou des communautés cathares, les sujets ne manquent pas. L’essentiel est de trouver le bon angle narratif, celui qui permet de faire dialoguer la rigueur historique avec la puissance du récit cinématographique.

Propos recueillis par Alexandre Taillez
Crédits photos : Lorris Chevalier

Vous appréciez notre travail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter ! (un mail par semaine maximum)

Partagez l'article :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles à découvrir