Maudits poteaux carrés ! Pour le 50e anniversaire de la finale de la Coupe des clubs champions européens perdue par l’AS Saint-Étienne face au Bayern Munich, CinéSport s’est entretenu avec l’un des gardiens de la mémoire de l’ASSE. Luc Baudry, 42 ans, fidèle supporter du club, tient notamment une chaîne YouTube sur laquelle il propose de revivre les moments marquants de l’histoire des Verts. Il revient aujourd’hui sur l’épopée de 1976 et son impact culturel.
-Quand êtes-vous devenu supporter des Verts et quel est votre plus vieux souvenir en lien avec l’ASSE ?
-J’ai toujours un peu baigné dedans. J’ai passé ma petite enfance dans les années 80 et j’ai toujours entendu parler des Verts, de Saint-Étienne, du foot. Mon premier souvenir au stade date d’août 1989, c’était un match contre Brest qu’on avait gagné 2-0 et un joueur m’avait tapé dans l’oeil, un certain Philippe Tibeuf. Néanmoins ce n’est pas la première fois que j’allais au stade puisqu’à 7 ou 8 mois, mes parents m’avaient emmené voir France-Yougoslavie pendant l’Euro 1984, parce qu’ils ne pouvaient pas me faire garder !
-Nous fêtons cette année le 50e anniversaire de la finale de C1 disputée par les Verts. Que symbolise ce match à vos yeux ?
-C’est le match le plus célèbre de l’histoire des Verts, c’est un peu le symbole de ce qu’a pu être l’AS Saint-Étienne à un moment. Moi, j’ai grandi à un moment où Saint-Étienne était une équipe de milieu de tableau de D1, il a fallu que j’attende les années 2010 – c’est à dire mes 30 ans – pour voir enfin une équipe qui se batte pour le haut de tableau. Donc pour moi, cette épopée européenne, ce n’est que ce que j’ai raté, ce que le club a pu être. Mais c’est quelque chose qui est quand même relativement marquant dans le sens où j’ai grandi avec une cassette vidéo qui s’appelle « L’épopée des Verts », que j’ai regardée en boucle quand j’étais enfant, qui m’a donné cette impression d’avoir grandi en connaissant cette époque, même si ça n’était pas le cas.
C’est paradoxal mais c’est à la fois très prégnant et assez lointain, c’est à dire qu’en tant que supporter de Saint-Étienne on ne se revendique pas des poteaux carrés si on n’a pas connu cette époque. On sait que ça a existé, ça fait partie du patrimoine qu’on entretient, comme un château fort ou un bâtiment ancien, c’est quelque chose dont on peut être fier mais sans y penser réellement au jour le jour quand on supporte l’ASSE. On est quand même plus dans le présent malgré tout.
-Cependant, si je vous dis « poteaux carrés », que me répondez-vous ?
-Si vous me dites poteaux carrés, moi je réponds « pas de chance ». En fait, c’est un objet qui existe vraiment, on peut le trouver au musée des Verts à Saint-Étienne, c’est un objet qui matérialise cette épopée. On a les images du match, on a les souvenirs de ceux qui l’ont vécu, mais on a aussi cet objet qui est connu de tout le monde, même de ceux qui ne suivent pas le football, et qui laisse une trace matérielle d’un événement sportif. À part les trophées, c’est assez rare ! En réalité, c’est surtout « pas de bol », parce qu’il n’a pas fallu grand-chose. C’est quelque chose qu’on évoque en rigolant aujourd’hui, ça a marqué l’imaginaire collectif. Je suis l’un des administrateurs du site poteaux-carres.com, il y a un restaurant qui s’appelle comme ça à Saint-Étienne, il y avait une équipe de foot locale qui s’appelait FC Poteaux Carrés…
En tant que supporter de Saint-Étienne on ne se revendique pas des poteaux carrés si on n’a pas connu cette époque. On sait que ça a existé, ça fait partie du patrimoine qu’on entretient, comme un château fort ou un bâtiment ancien, c’est quelque chose dont on peut être fier mais sans y penser réellement au jour le jour.
-Pour les plus jeunes lecteurs, pouvez-vous retracer les moments clés du parcours européen des Verts cette saison-là ?
-Il faut déjà savoir que l’ASSE était d’assez loin la meilleure équipe française à l’époque. Ça faisait 6 ou 7 ans qu’elle dominait le football français avec Marseille et Nantes, les concurrents de l’époque, et un peu Nice après. Même au niveau européen, c’est une équipe qui avait déjà quelques exploits à son actif, mais un tour, deux tours… ça allait rarement plus loin. En 1974/1975, l’équipe va jusqu’en demi-finale et perd 2-1 contre le Bayern, qui était vraiment la meilleure équipe du monde à cette époque-là, et en 1975/1976, il y a 50 ans, l’ASSE dispute à nouveau la compétition. Il n’y avait pas de poule, c’étaient seizièmes de finale directement avec matchs aller/retour.
Le parcours des Verts a commencé face au KB Copenhague, un petit club. Le Danemark n’était pas encore un grand pays de football à l’époque, donc qualification sans problème.
Par contre, dès les huitièmes de finale, c’étaient les Glasgow Rangers, qui, pour le coup, étaient un gros morceau, plus qu’aujourd’hui. Le football britannique – y compris écossais – était imprenable pour les clubs français, et les Verts vont faire l’exploit de gagner les deux matchs. Là, les Verts marquent les esprits, c’était net et sans bavure, 2-0 et 2-1, le monde du football commençait à se dire qu’il allait falloir compter sur cette équipe.
En quarts de finale, pas de chance, c’est le Dynamo Kiev, qui est l’une des meilleures équipes du monde avec le Bayern, ils sont champions d’Europe, ils ont gagné la Coupe des Coupes puis la Supercoupe d’Europe face au Bayern, ils sont dans la forme de leur vie, leur saison de championnat est terminée… Ils sont dans la plénitude sportive. Le match aller est délocalisé dans le sud de l’Ukraine, c’est un massacre, les Verts ne perdent « que » 2-0 mais en étant archidominés, face à des joueurs très forts dont le Ballon d’Or de l’époque Oleg Blokhine. Sauf que le match retour est un match de légende. Pendant une heure, les Verts essayent sans y arriver, ils sont toujours à 0-0, et à l’heure de jeu, Kiev manque d’ouvrir la marque. Mais sur la contre-attaque, les Verts marquent. 10 minutes plus tard, Saint-Étienne égalise sur l’ensemble des deux matchs, sur un coup franc. Prolongations, c’est déjà assez exceptionnel, mais là, les Verts marquent un troisième but par l’intermédiaire de Dominique Rocheteau qui voulait pourtant sortir parce qu’il avait des crampes. Les Verts battent le Dynamo Kiev au bout de la nuit et au bout de leurs limites physiques.
Là, toute la France se met vraiment à soutenir les Verts, à les accompagner dans leurs exploits, parce qu’ils ont renversé la meilleure équipe du tournoi. En demi-finale, ils tombent sur le PSV Eindhoven, équipe pas aussi effrayante que le Bayern ou le Real Madrid, qui sont les autres demi-finalistes, mais c’est très difficile. Ils gagnent 1-0 au match aller et font 0-0 au match retour, en jouant la défense, et c’est comme ça que Saint-Étienne se qualifie en finale.
Et la finale se joue à Glasgow, à Hampden Park, l’un des plus vieux stades d’Écosse, qui a des poteaux carrés comme on en faisait au XIXe siècle, et face au Bayern Munich qui est donc l’autre meilleure équipe du monde, qui contient presque toute l’équipe d’Allemagne qui est championne du monde.
Le match est plutôt à l’avantage des Verts, qui vont taper deux fois la barre, et deux fois le ballon va revenir dans l’aire de jeu au lieu de faire barre rentrante, parce qu’on ne peut pas vraiment faire barre rentrante avec des poteaux carrés. Et le Bayern va marquer sur l’une de ses rares actions, un coup franc bien placé, à 25 mètres. Les Verts vont tout donner jusqu’à la fin sans parvenir à égaliser malheureusement, et ils vont perdre 1-0. C’est la 3e victoire de suite du Bayern en C1 à ce moment-là, ils disent aujourd’hui encore que c’était la plus dure des trois finales, avec le plus faible écart et lors de laquelle ils ont été le plus dominés.

Malgré tout, les Verts sont rentrés en France et ont été accueillis par le président de la République Valéry Giscard d’Estaing, ils ont fait une descente sur les Champs Élysées pour célébrer une défaite, c’était un peu insolite.
-Est-ce cette épopée ou toute la grande époque des Verts qui explique pourquoi, 50 ans après, les stades de France sont remplis à chaque fois que l’ASSE s’y déplace ?
-Dans le monde du foot, je pense que c’est toute la période. Mais pour ce qui sort du cadre du football, c’est vraiment cette épopée. En 3 ou 4 matchs, la France a été embarquée, ça a duré peut-être 3 mois, entre mars et mai, tout le monde pensait à ça. La France entière, même celle qui s’intéresse moyennement au foot, s’était pris de passion pour cet événement, qui certes se termine mal mais renforce cette impression que la France était un peu l’artiste maudit, ceux qui jouent bien mais qui perdent… La France est sortie de cette logique depuis, mais à l’époque, c’est ce que le football français avait pu produire de mieux.
-Pour continuer sur cette lancée, pouvez-vous citer les trois ou quatre joueurs majeurs du club à l’époque et présenter leurs atouts ?
-Si je devais ressortir un joueur par ligne, ce serait le gardien Yvan Curkovic, Osvaldo Piazza en défense avec son côté chien fou, Jean-Michel Larqué au milieu de terrain, qui était le capitaine, et en attaque Dominique Rocheteau, pas le plus prolifique mais le plus glamour.
-Comment Jacques Santini est-il considéré par les supporters des Verts, sachant qu’il a mené Lyon au titre par la suite en tant qu’entraîneur ?
-Il a entraîné Lyon effectivement mais c’était à une époque ou Saint-Étienne était tellement dans le creux de la vague qu’on n’a pas vraiment eu l’occasion d’affronter l’OL à cette époque. On ne lui en a jamais voulu pour ça, et ce n’est pas le premier Stéphanois à être allé à Lyon, ni le premier à avoir entraîné Lyon. Robert Herbin lui-même, l’entraîneur des Verts en 1976, l’a fait. Aimé Jacquet aussi. Si on en voulait à Santini, il faudrait en vouloir à des personnes qui sont encore plus adorées à Saint-Étienne. Ce qui est moins accepté en général ce sont les départs d’une ville à l’autre, c’est trop frais à ce moment-là, il y a un sentiment d’abandon et de trahison, comme ça avait été le cas avec Bafé Gomis. Mais c’est vrai aussi qu’il y avait moins d’animosité à la fin des années 90 et au début des années 2000, à l’époque où Jacques Santini entraînait Lyon.
-Quelle est la place des glorieux anciens joueurs au sein du club ? Est-ce une richesse ou un poids ?
-Aujourd’hui, en 2026, leur présence médiatique est bienveillante globalement, elle n’a pas d’impact particulier. Si on m’avait posé la question dans les années 90, je n’aurais pas répondu la même chose. En réalité, il y a eu un moment où ces personnes n’étaient plus des joueurs mais pas encore des retraités purs et durs, et certains d’entre eux ont essayé de jouer un peu de leur influence pour intervenir dans la vie du club et ça ne s’est pas forcément bien passé. L’exemple que j’ai en tête, c’est celui de Jean-Michel Larqué, qui a été directeur général de l’ASSE de 1993 à 1994 et ça a été une catastrophe financière et sportive qui est encore vécue aujourd’hui avec beaucoup de ressentiment. À l’époque il cumulait son rôle de consultant pour la télé, son rôle de président de l’ASSE, plus d’autres activités, et il a fait beaucoup de mal au club financièrement et sportivement. À part ça, on va dire que les anciens sont toujours plutôt très appréciés, leur avis est respecté mais ils n’ont ni responsabilité ni influence particulière, leur image n’est pas écornée à l’exception de celle de Jean-Michel Larqué, malheureusement pour lui.
Les anciens sont toujours plutôt très appréciés, leur avis est respecté mais ils n’ont ni responsabilité ni influence particulière, leur image n’est pas écornée à l’exception de celle de Jean-Michel Larqué.
-Qu’est-ce qui vous a décidé à lancer le projet « ASSE Memories » ?
-Comme je le disais, je suis membre du site poteaux-carrés, qui traite de l’actualité de l’ASSE mais aussi de son histoire, et j’étais chargé de la rédaction d’articles traitant du passé. Il y a une énorme base d’articles dédiés à d’anciens matchs ou à des biographies d’anciens Verts, dont j’avais la charge. En faisant ce travail de réhabilitation, en 2013 ou 2014, je commençais à accumuler un certain nombre de matériel photo et vidéo que j’insérais dans ces articles, mais beaucoup était inutilisé. Je me disais que c’était dommage de ne pas en faire profiter, et j’ai créé une chaîne YouTube pour y mettre ce dont je ne me servais pas pour poteaux-carrés. J’ai été contacté à ce moment-là par un Savoyard supporter de l’ASSE mais habitant Paris, qui m’a dit « il se trouve que j’ai des vidéos d’anciens matchs, j’ai vu que toi aussi, est-ce que ça t’intéresserait qu’on mette ça en commun ? ». Et c’est ce qu’on a fait ! On diffuse deux vidéos d’anciens matchs chaque semaine.
-Combien de vidéos avez-vous mises en ligne et quelles sont les plus populaires ?
-Il y en a à peu près 1 200 actuellement, en 10/11 ans d’activités. On en poste donc deux par semaine, une en milieu de semaine et une en fin de semaine en essayant de coller à l’actualité du championnat, donc ça peut être une vidéo d’un match face au même adversaire que va affronter Saint-Étienne pendant le week-end, quand on le peut.
Ce sont les grandes victoires célèbres qui sont le plus appréciées, pas forcément celles de l’épopée des Verts hormis le match retour contre le Dynamo Kiev. Parmi les vidéos les plus populaires, il y a un match de 1980, un match de 1999, un match de 1970, un match de 2004, une victoire contre le PSG en 2005, qui ont plus de 100 000 vues chacune. Il y a de tout ! On diffuse des résumés mais aussi des reportages, du genre de ceux qui passaient dans Téléfoot dans les années 90, des résumés qu’on fait nous-mêmes, on fait parfois des montages, des hommages vidéo à des joueurs décédés, des interviews parce qu’on en a récupérées beaucoup. On essaie de faire des choses qui changent un peu dans les périodes où il n’y a pas de match.
-Avez-vous des interactions avec le club, notamment les gérants du musée des Verts ?
-Oui, j’en ai quelques-unes ! À ce jour, je suis connu du club, le club tolère ce que je fais. Il y voit un intérêt en termes d’images donc il ne me met aucun bâton dans les roues. Néanmoins c’était clair dès le départ, on m’a demandé de ne pas monétiser la chaîne, ce qui de toutes façons n’a jamais été mon intention puisque je ne suis pas propriétaire des images que je mets en ligne. J’ai reçu des invitations au musée des Verts, j’en connais le conservateur, j’échange avec lui de temps en temps. Je suis en contact avec la communication du club qui m’a confié un volume important d’archives, à numériser par mes propres moyens, ce qui pose un petit problème de place puisque j’ai des cartons entiers dans mon garage ! C’est sympa d’avoir pensé à moi ! Je n’ai pas de contact avec les dirigeants.
-Et qu’en est-il des anciens joueurs, échangez-vous avec certains d’entre eux ?
-Je ne suis pas en relation avec eux mais il peut arriver que certains d’entre eux me contactent pour obtenir des images de leur carrière, j’ai ainsi été contacté par Jérémie Janot.
-Avez-vous des projets particuliers pour votre chaîne YouTube ?
-On a une routine depuis 10 ans avec Yvan, mon partenaire sur ce projet, on récupère plus de vidéos qu’on en diffuse donc notre stock grandit, on est contacté par des collectionneurs, on fait des échanges… On ne peut rien diffuser de plus récent que 2011, sinon c’est bloqué par YouTube, et on est un peu limité par les droits à l’image. On ne va pas développer une marque ! On se contente de continuer ce qu’on fait, on a plein d’idées de montages, de formats pour nos vidéos. On a peut-être 8 ou 9 000 vidéos en stock, des résumés ou des matchs qu’on n’a jamais diffusés. On n’a pas de projets particuliers, on reste sur notre dynamique et on peut continuer longtemps comme ça. Après, si le club fait appel à nous un jour, on sera sans doute très intéressés !
-Petit point d’actualité pour conclure : les Verts vont disputer les playoffs de Ligue 2 après avoir fini à la 3e place du championnat derrière Troyes et Le Mans, quel regard portez-vous sur cette saison 2025/2026 ?
-C’était mieux quand les 3 premiers montaient… Cette saison est globalement ratée même si elle n’est bien sûr pas encore finie. L’ASSE avait un budget et un statut qui devaient lui assurer la remontée directe. Se faire coiffer par Troyes est entendable mais, par Le Mans, c’est plus difficilement acceptable.
Tout n’est pas perdu mais devoir passer par les barrages est un gâchis causé par de nombreux responsables. La seule chose qui me consolera de rester en L2 – si jamais – c’est l’assurance de passer régulièrement sur beINSport… et ne pas subir la VAR !
Propos recueillis par Alexandre Taillez
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Merci à Luc Baudry pour sa disponibilité

