Lionel Charbonnier (France 98) : « La communion avec les gens au lendemain de la victoire, sur les Champs-Élysées, c’était extraordinaire »

Un champion du monde débarque sur CinéSport ! Lionel Charbonnier, mythique gardien de l’AJ Auxerre et 3e gardien de l’Équipe de France en 1998, a accepté de répondre à nos questions. Il évoque ses meilleurs souvenirs de la Coupe du Monde 98 mais aussi le parcours qui lui a permis d’être sélectionné par Aimé Jacquet. Celui que l’on peut régulièrement entendre sur RMC donne également son avis sur les Bleus avant leur entrée en lice face au Sénégal dans une Coupe du Monde 2026 où beaucoup les voient favoris.

-Avant même que vous n’y participiez, que représentait la Coupe du Monde à vos yeux ? Était-ce synonyme de souvenirs d’enfance ou s’agissait-il d’une ambition pour votre carrière, d’un rêve ?

-C’étaient plus des souvenirs d’enfant, pas un objectif ni un rêve. Mon premier rêve, c’était de devenir footballeur professionnel, ensuite c’était de jouer en première division, ensuite c’était de faire la coupe d’Europe, et ça s’arrêtait là. Je n’avais pas pour objectif ni pour rêve de faire la Coupe du Monde étant tout petit. Après, c’est venu se greffer comme ça.

-Quels sont ces souvenirs d’enfance ?

-J’avais évidemment été marqué par l’épopée de l’Équipe de France lorsque Michel Hidalgo était sélectionneur. Je me souviens d’un émir qui descend sur le terrain pour arrêter un match, j’étais petit et ça m’avait marqué. Ensuite je me souviens de la demi-finale contre l’Allemagne en 1982, avec un dénouement incroyable, avec cette faute de Schumacher sur Battiston, et Horst Hrubesch qui rentre, qui nous met très mal et nous empêche de rêver. Quand j’étais gamin, à partir de ce moment-là, et même si ce n’était pas un objectif, je m’étais promis que si un jour je faisais la Coupe du Monde, je ne voulais jamais vivre ça, ni que les gens le revivent une deuxième fois.

-Avec le recul, en tant qu’ancien gardien de but, que pensez-vous de l’intervention de Schumacher sur Battiston ?

-Pour moi, c’est carton rouge ! C’était une faute délibérée et c’est tout, c’était un geste qui ne devait pas exister.

-Quelles émotions avez-vous ressenties en étant appelé par Aimé Jacquet pour disputer le Mondial 1998 ?

-C’était très particulier parce que, en fin de compte, je n’ai qu’une sélection à mon compteur mais j’ai été appelé un peu plus d’une trentaine de fois. Mon premier sélectionneur, ça a été Gérard Houllier, qui m’avait appelé pour être remplaçant de Bernard Lama lorsque j’étais devenu le gardien titulaire de l’AJ Auxerre suite à la blessure de Bruno Martini. En 3 ou 4 matchs, je me suis retrouvé propulsé de gardien inconnu à doublure de Bernard Lama, ça a commencé comme ça. J’étais en concurrence avec Guillaume Warmuz, avec Fabien Barthez qui était plus jeune à l’époque. À chaque fois, lorsqu’il y avait un championnat d’Europe et qu’il n’y avait que deux gardiens sélectionnés, j’étais le troisième, c’était comme ça à chaque fois, j’en avais marre.

Fin novembre ou début décembre 1997, Guy Roux me dit « écoute, tu vas aller faire le rassemblement pour la pré-sélection à Tignes », je dis « non, ça fait des années que je ne pars plus en vacances parce que c’est moi qu’on appelle s’il arrive quelque chose à un gardien, mais il n’arrive jamais rien, donc je vais partir en vacances, la pré-sélection j’en n’ai rien à foutre ! ». Il me dit « non non, il faut absolument que tu y ailles »…il réussit à me convaincre, je vais à Tignes, on était une trentaine de joueurs à peu près, peut-être un peu plus. On fait même Noël et le 1er de l’an ensemble.

Ensuite il y a ce rassemblement à la fin de la saison où il rappelle 28 joueurs, Aimé Jacquet ne me dit rien de particulier, et Lionel Letizi était appelé aussi. Un jour, on nous dit qu’on saurait le lendemain matin qui resterait pour la Coupe du Monde. J’étais très fatigué, j’avais tout donné pour y aller, je demande alors au kiné de venir me masser le soir s’il a un peu de temps, parce que je n’en pouvais plus, il me dit « ok ». À 1 heure du matin, ça toque à ma porte, je dormais, j’ouvre, et c’est le kiné. Je lui demande ce qu’il vient faire à cette heure-là, il me dit qu’il vient me masser, je lui dis « non mais va te reposer, et si ça se trouve je ne serai plus là demain matin », il me répond « mais non, je te masse justement parce que les autres sont partis, t’es parmi les 22 ! ». C’est le kiné qui m’apprend que les autres sont partis, que le lendemain on allait manger à 22 et non pas à 28. Donc j’ai appelé mes parents tout de suite, à une heure un quart du matin, pour leur dire que j’étais pris pour la Coupe du Monde. J’étais hyper heureux bien sûr, c’était l’aboutissement d’un travail rondement mené, difficilement mené, et il ne restait plus qu’à continuer de travailler pour aller gagner cette Coupe du Monde.

J’ai appelé mes parents tout de suite, à une heure un quart du matin, pour leur dire que j’étais pris pour la Coupe du Monde.

-Vous vous étiez blessé lors du dernier match de la saison de championnat face à Lens, vous êtes-vous vite rétabli ?

-J’ai eu une petite peur parce que je me suis claqué au bout de dix minutes ou un quart d’heure de jeu. Je sens une douleur, j’avertis le banc que j’ai ressenti une alerte à un quadriceps suite à un dégagement. Il y a un autre dégagement un peu plus tard et là je ressens une douleur encore un peu plus vive, je dis à mon entraîneur « stop, il faut que j’arrête sinon je vais tout casser », il me fait sortir. Je me souviens que Gervais Martel m’a sauté dans les bras quelques années plus tard en me disant « merci Lionel, parce qu’on jouait le titre et quand je t’ai vu sortir j’étais sûr qu’on allait gagner ! ». Ce n’était pas un cadeau à Gervais et au RC Lens même si je les adore, je ne voulais surtout pas aggraver ma blessure. Ensuite, on a fait une échographie, j’avais une petite lésion mais ce n’était pas énorme, il y avait quelques fibres de pétées. Je me suis fait soigner lors du rassemblement de l’Équipe de France, je suis passé entre les mains du staff médical et je me suis vite remis.

-On connaît tous le parcours de l’Équipe de France lors de la Coupe du Monde 1998, mais, à titre personnel, quels sont les deux ou trois moments qui vous ont particulièrement marqué ?

-Déjà, le premier match. On est très décrié, on a une pression terrible parce que notre sélectionneur est jugé nul et bon à foutre à la poubelle, mais nous on s’était mobilisés pour essayer de faire la meilleure Coupe du Monde possible. Les Bafana Bafana entament leur prière avant de sortir de leur vestiaire. Le juge de touche nous demande de sortir du nôtre mais on sait que la prière des Sud-Africains dure longtemps et donc on dit « non, on ne sort pas, on attend qu’ils aient fini ». L’arbitre revient, on entend toujours la prière, ils chantent, ils dansent, et finalement l’arbitre nous fais tous sortir dans le couloir. Je sors en avant dernier, je tape dans la main du gardien remplaçant adverse, je me retourne et je vois tous mes joueurs, les Desailly, les Laurent Blanc, les Didier Deschamps, qui dansent, qui tapent dans les mains, je me dis « mais qu’est-ce que c’est que ça, normalement on devrait tous avoir la pression, et là tout le monde danse, tout le monde relativise, tout le monde est pris dans la prière des Bafana Bafana », et je me dis, « ouah, cette équipe n’est pas comme les autres, ces joueurs là ne sont pas taillés dans le même bois que tout le monde, ils ne sont pas normaux, il y a quelque chose en plus ou en moins je ne sais pas mais ils ne sont pas normaux ».

La deuxième image, ça serait le but en or. Ce jour-là je n’étais pas remplaçant parce que je m’étais refait une petite lésion, j’avais fait une rechute donc je n’étais pas sur la feuille de match. C’était à Lens, je regarde de l’extérieur, je suis très attentif, et je vois Chilavert qui arrête tout, c’est une muraille infranchissable. Ils ont aussi deux petits devant qui vont à 2 000 à l’heure, et on arrive aux prolongations avec le but en or. Et là, on a Laurent Blanc qui prend la balle… Je vois Laulau partir, il y a Marcel qui le rappelle et lui dit « Laulau, donne et reste ! », on fait pareil, Laulau regarde Marcel et lui fait signe d’aller se faire voir, il avait senti le coup et c’est lui qui marque le but en or derrière, et là je me suis dit « qu’est-ce qui peut nous arriver derrière ça ? ». On prenait un énorme risque en laissant Marcel à 1 contre 2 mais Laulau avait senti le coup.

Et la troisième image, bien évidemment, au-delà du terrain, ça va être la communion avec les gens au lendemain de la victoire, sur les Champs-Élysées, c’était extraordinaire, quelque chose qu’on n’a jamais revu et qu’on ne reverra jamais, même pour fêter je l’espère une troisième étoile. Donner autant de bonheur à autant de monde en aussi peu de temps, c’est fantastique de pouvoir vivre ça une fois dans sa vie, et je l’ai vécu.

-Quel regard portez-vous sur l’équipe de France actuelle et qu’en attendez-vous lors de cette Coupe du Monde 2026 ?

-Elle me fait un peu peur. Tout le monde parle d’une génération dorée, d’un effectif extraordinaire…Attention, même si DD est très fort pour construire des groupes, on a vu notamment avec le PSG que lorsqu’on aligne que des vedettes, ce n’est pas forcément bon signe, et c’est même plutôt mauvais signe, donc il faut faire très attention.

Je trouve qu’il y a des joueurs qui sont inhibés et d’autres qui, même s’ils ne le veulent pas, sont sur le terrain et ne jouent pas à leur poste de prédilection. Notamment Mbappé, qui prend la place d’un Dembélé, qui est étincelant dans son club. Et donc là, on met Dembélé à un autre poste pour pouvoir laisser la place à Mbappé, qui ne veut jouer qu’avant-centre. Ce n’est pas la faute de Mbappé mais ça me fait peur ! Attention de ne pas vouloir mettre toutes les stars en même temps sur le terrain. À un moment il va falloir faire des choix, et des bons choix.

On devrait sortir des poules, mais à partir des huitièmes ou des quarts, je ne suis pas certain que ça fonctionne en alignant 4 mecs de renom, des stars, des numéros 1. Je ne remets pas du tout leur valeur intrinsèque en question mais leur complémentarité. On sait qu’aligner des stars ne fonctionne pas forcément. Le PSG l’a fait et ça n’a pas marché, le Real le fait et ça ne marche pas, donc attention à ça.

Je trouve qu’il y a des joueurs qui sont inhibés et d’autres qui, même s’ils ne le veulent pas, sont sur le terrain et ne jouent pas à leur poste de prédilection.

-Ce média étant dédié à la fois au sport et au cinéma, y a-t-il un film qui vous inspire particulièrement, que vous regardiez avant les matchs, qui vous détend ou qui défend des valeurs qui vous correspondent ?

-Qui me détend, qui me fait du bien, et ne serait-ce que par les titres des films et ce qu’on a pu ramener en 98, je dirais La Grande Vadrouille ou La 7eCompagnie ! Je trouve que les joueurs de 98 avaient la même insouciance que la 7e compagnie, mais tout en étant très compétents puisque tous les joueurs étaient dans le top 10 mondial de leur poste à la fin de la compétition. Même moi je me suis retrouvé numéro 8 mondial à mon poste alors que je n’ai même pas joué ! Ces films, ce sont des grands acteurs qui ont joué l’insouciance, qui ont fait rêver et qui ont fait rire les gens, qui ont uni, et qui, à chaque fois qu’on les regarde, font tout le temps la même audience. Je pense que France 98, c’est un petit peu ça.

Propos recueillis par Alexandre Taillez (@A_Taillez)

Merci à Lionel Charbonnier pour sa disponibilité et sa simplicité, merci également à Xavier Barret sans qui cet entretien n’aurait pu avoir lieu.

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Une réponse

  1. Intéressante la prudence d’un champion du monde qui connaît bien le sélectionneur avant les débuts des Bleus dans cette Coupe du monde ⚽️👍

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