Action ! CinéSport lance une nouvelle chronique, et ce grâce au travail de l’un de ses amis souhaitant rester anonyme mais que nous remercions chaleureusement. Tous les quinze jours, vous découvrirez donc une sélection de 7 films dédiés à un même thème. Quoi de mieux pour débuter que de choisir celui du cinéma ?
Communément appelé 7e art, le cinéma apparaît à la toute fin du 19e siècle lorsque les frères Lumière mettent au point une machine permettant l’enregistrement d’images photographiques en mouvement, en vue d’être projetées en public. Très rapidement, le cinématographe va se muer en une véritable industrie en France et dans l’ensemble des pays industrialisés. L’essor de l’art filmé muet connaît une ascension prodigieuse et les améliorations techniques se succèdent à une vitesse folle. La couleur et la bande sonore apparaissent après quelques décennies. Que de chemin parcouru en un peu plus d’un siècle quand on songe aux effets spéciaux permettant aujourd’hui toutes les audaces…
Boulevard du crépuscule
Titre original : Sunset Boulevard
Film américain de Billy Wilder (1950)
Le cadavre d’un homme assassiné flotte dans une piscine. Flashback… Ancienne gloire du cinéma muet, Norma Desmond mène une existence recluse dans sa villa de Beverly Hills en compagnie de Max, qui fut aussi son metteur en scène et mari. Un scénariste criblé de dettes, Joe Gillis, pénètre dans la luxueuse propriété de la star après une course-poursuite et se voit proposer par celle-ci l’écriture du scénario du film Salomé, qui inaugurera son grand retour à l’écran. Joe accepte de se mettre à la tâche et s’installe dans la propriété, autant séduit qu’effrayé des caprices et extravagances de l’ancienne star. Tandis que Norma, en proie à de sombres délires paranoïaques débarque au beau milieu des studios d’Hollywood pour convaincre Cecil B. De Mille d’en faire de nouveau son égérie, Joe commence à prendre ses distances avec la diva déchue et annonce à Norma son intention de la quitter…
Fascinante que cette réalisation narrant les amours contrariées d’un gigolo raté et d’une star défaite ! Art cruel que le cinéma qui fait passer de l’éclat des tapis rouges à l’oubli à la vitesse de l’éclair. La réalisation de Wilders fait preuve d’une audace incroyable accompagnée d’une insolente liberté de ton peu commune au sortir de la Seconde Guerre mondiale. À travers le portrait de Norma, c’est l’irrésistible pouvoir d’attraction de l’univers hollywoodien, autant que sa décadence, qui favorisent le regard acerbe du réalisateur sur un art qui, tel un monstre, échappe parfois à ses maîtres. À voir impérativement !
Cinema Paradiso
Titre original : Nuovo cinema paradiso
Film italo-français de Giuseppe Tornatore (1988)
Rome à la fin de la décennie 1980. Le célèbre cinéaste Salvatore Di Vitta apprend au téléphone la mort de son vieil ami Alfredo. Avec le souvenir de son cher ami disparu, c’est l’évocation de toute son enfance, quarante années plus tôt, qui resurgit. Son village natal lové dans un petit coin de Sicile, à une époque où Salvatore était surnommé Toto et partageait son temps entre sa qualité d’enfant de chœur à l’office et la cabine de projection de la salle de cinéma paroissiale, en attendant le retour de son père parti combattre dans les steppes russes. C’est son ami défunt, le bourru Alfredo, qui régnait en maître sur les projections, censurant les œuvres et tentant de préserver l’enfant de l’impudeur de cet art diabolique. Mais rien n’y fait et ce sera bientôt à Toto d’assurer le rôle de projectionniste après que l’incendie du cinéma fasse perdre la vue à Alfredo…
Tornatore livre ici une tendre et nostalgique évocation des vieilles salles de cinéma ; à une époque où celles-ci n’étaient pas climatisées et ne semblaient perdues dans l’immensité de parkings de centres commerciaux. Si le film n’est parfois pas exempt d’une certaine mièvrerie, Tornatore rend hommage à un monde rural mourant et son organisation sociale que l’on souhaiterait voir demeurer immuable. L’auteur nous invite ici à une certaine forme de résistance contre la modernité. Qui aime le cinéma ne manquera pas de s’incarner dans la figure de Toto.
Le fantôme d’Henri Langlois
Documentaire français de Jacques Richard (2004)
Né en 1914, Henri Langlois est aujourd’hui un nom totalement méconnu pour qui n’est pas un cinéphile averti. Et pourtant, pionnier de la conservation et de la restauration des œuvres cinématographiques, Langlois compte parmi les fondateurs de la Cinémathèque française en 1936. « Moi, je suis la brebis galeuse de la famille. J’aimais trop le cinéma. », se plaisait-il à dire de lui. Aussi, est-ce grâce à cette brebis qu’il nous est encore permis d’admirer le cinéma du premier tiers du 20e siècle. En 1968, André Malraux, Ministre de la culture, entreprend de destituer Langlois, taxé de manque de rigueur, de la direction de la Cinémathèque, provoquant un formidable tollé dans le microcosme du 7e art…
Certes un peu élitiste et réservé aux passionnés de cinéma, le documentaire de Jacques Richard s’appuie sur une solide base de témoignages d’amis et collègues, extraits de films et documents filmés pour rendre hommage à la personnalité de Langlois. L’évocation de Langlois par sa compagne Mary Meerson apparaît, en revanche, comme trop longue et de moindre intérêt. Un portrait néanmoins souvent drôle et parfois émouvant.
Glory to the Filmmaker!
Titre original : Kantoku Banzai !
Film japonais de Takeshi Kitano (2007)
Un mannequin grandeur nature en plastique est l’objet d’examens sophistiqués. Il est le miroir expiatoire et schizophrène de Takeshi Kitano. Réaliser le film ultime qui ravira tous les cinéphiles du monde entier ! Tel est l’objectif du réalisateur Kitano. Campé dans son propre rôle et trimbalant partout son double plastifié, il entrevoit tous les genres possibles pour conduire son projet au mieux afin de redonner un second souffle à sa carrière usée. Mais ses plans sont contrariés par une interminable succession d’évènements imprévisibles prêts à changer la face du monde. Désormais, pour Kitano, il s’agit non seulement de terminer son œuvre mais également de sauver l’ensemble de l’humanité…
Comment mieux concire et critiquer ce long-métrage plus proche de l’œuvre expérimentale que de la fiction ? Kitano, reconnu comme un cinéaste majeur, surprend avec ce regard humoristique sur sa carrière et le cinéma nippon. Si certaines séquences tiennent tout simplement du génie, la réalisation peut apparaître à de nombreuses reprises loufoque, pour ne pas dire brouillonne. Originale en tout cas. De même, il se peut que les subtilités de l’humour japonais échappent au spectateur occidental. Kitano prend le pari insensé de mélanger dans un même film des genres aussi divers que le mélodrame, le film d’horreur et de science-fiction tout en reprenant les marqueurs identitaires du cinéma nippon, film yakuza, samouraï et théâtre nô. On objectera néanmoins qu’à la différence de Quentin Tarantino, Kitano, lui, a décidé de ne pas se prendre au sérieux…
Good Morning Babylon
Titre original : Good morning Babilonia
Film italien de Paolo et Vittorio Taviani (1987)
La Toscane en 1913. Pour Nicola et Andrea Bonano, c’est décidé ! C’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’ils iront chercher fortune pour sauver la vieille entreprise familiale. Mais la harassante succession des métiers saisonniers renforce leurs désillusions jusqu’à ce jour de 1914 où le hasard les mène en Californie. C’est là que le réalisateur David Wark Griffith engage deux maîtres-maçons italiens pour la réalisation des décors de son prochain tournage, Intolérance. Déterminés à ne pas laisser passer cette occasion inespérée, les deux frères usurpent la place des artisans. La supercherie découverte, ils sont bientôt renvoyés avant de croiser la route de deux figurantes, Edna et Mabel, qui poussent les jeunes hommes à réaliser une monumentale sculpture en carton-pâte d’un éléphant. Griffith, impressionné par le réalisme de ce décor moins coûteux que la pierre, réembauche les jeunes émigrés. La fin du rêve américain semble s’éloigner, pensent-ils…
Les frères Taviani se montrèrent de longs mois durant réticents à l’idée d’entreprendre la réalisation de cette brillante œuvre. Qu’il eût été dommage que le soin en soit laissé à d’autres tant ils livrent une splendide chronique de l’Amérique du début du 20e siècle. Mêlant habilement la fiction à la réalité et au monde du cinéma par le truchement du tournage de l’un des chefs-d’œuvre de Griffith, père de la naissance d’une nation cinématographique, un film mené de main de maître entre rire, lyrisme onirique et émotion. Une ode à la beauté du cinéma.
La Nuit américaine
Film français de François Truffaut (1973)
À Nice, aux studios de la Victorine, Ferrand, réalisateur modeste mais reconnu, s’affaire à la réalisation de son nouveau mélodrame. Alphonse, jeune acteur immature, entame une aventure avec la star du film, Julie Baker, après avoir rompu avec sa petite amie Liliane, stagiaire-scripte. Le tournage est bientôt ralenti par la dépression de Julie. Sur le même plateau, deux anciennes gloires, Alexandre, ayant sombré dans l’alcoolisme et Séverine se retrouvent avec émotion. Curieux quatuor qui crée bien des soucis à Ferrand. Alexandre meurt bientôt tragiquement dans un accident automobile. Le scénario est contraint d’être modifié…
Le synopsis peut apparaître bien brouillon au regard de ce fatras d’acteurs capricieux et décadents. La raison en est que c’est justement le cinéma qui constitue le véritable personnage principal de ce film au sein d’un film. Truffaut livre ici un regard passionné et ne manquant pas d’acerbité sur les métiers de réalisateur et d’acteur dont il campe magnifiquement les portraits psychologiques. On ne sait d’ailleurs plus très bien où se situe la frontière entre la fiction et le documentaire sur le tournage d’un long-métrage. Une brillante réalisation qui ne doit pas être réservée aux seuls cinéphiles avertis.
La Prison
Titre original : Fängelse
Film suédois d’Ingmar Bergman (1948)
« Notre monde est l’enfer et le diable dirige tout ». Paul est un ancien professeur de mathématiques récemment sorti d’un asile d’aliénés. Il pénètre dans un studio de cinéma et suggère à Martin, jeune réalisateur autrefois son élève, de réaliser un film sur l’enfer. Non l’Enfer tel que décrit dans la Bible mais l’enfer du quotidien. Martin est enchanté de l’idée et se met immédiatement à la rédaction du scénario. Brigitte-Caroline est bientôt pressentie pour tenir le rôle. De son côté, Thomas, ami de Martin, est un homme faible, porté sur la bouteille et dépressif chronique, bien qu’il soit comblé d’un heureux mariage avec sa charmante femme. Après une tentative de suicide ratée, Thomas tombe amoureux de Brigitte-Caroline que son ami, Peter, contraint à se prostituer…
Autant un film métaphysique qu’une œuvre portant sur le cinéma, la réalisation de Bergman interroge sur une définition séculière de l’enfer. Un enfer, possiblement présent dans l’au-delà mais inévitablement tangible dans la vie quotidienne. Sixième long-métrage du réalisateur, La Prison confirme les thèmes de prédilection du cinéma bergmanien : le couple face à la solitude, la dureté de la vie, la mort. Un brillant film noir et désespéré qui impose Bergman parmi les maîtres du 7e art.

