Avec le film Les Duellistes, Ridley Scott entre par la grande porte dans le monde du cinéma en adaptant le récit de Joseph Conrad « Le Duel », lui-même tiré de l’histoire vraie des officiers de Hussards Fournier-Sarlovèze et Dupont de l’Étang…

Résumé

L’histoire débute en 1800 à Strasbourg. Deux officiers de Hussards, pour un motif des plus obscurs et des plus futiles, se vouent une haine féroce et sans limite au point de se livrer à plusieurs duels durant seize ans, sur fond de guerre de coalition. Le motif originel de leur « dispute » s’estompe peu à peu, ne laissant rien d’autre aux deux hommes que les obligations que leur dictent l’honneur, l’étiquette et les règlements militaires en vigueur dans une Europe sans cesse en guerre.

Le scénario est une adaptation d’une nouvelle de Joseph Conrad, un écrivain britannique d’origine polonaise, Le Duel, écrite en 1908 et que l’on retrouve dans le recueil A set of Six (Six nouvelles en français).

Le pari de Ridley Scott

Avant la réalisation de ce premier long métrage pour le cinéma, alors que le film était seulement prévu pour le format « télévision », Ridley Scott possède une solide expérience dans la réalisation de publicités.

Il se lança dans l’aventure du cinéma en payant de sa poche une grosse partie du budget pour boucler celui que la Paramount lui avait octroyé avec en plus la contrainte d’une période particulièrement courte pour le tournage (moins de deux mois).

Il se choisit une histoire, des acteurs et appela en renforts les nombreux techniciens qu’il avait connus sur les tournages de publicités… et le résultat est un classique et une adaptation absolument incroyable.

Une réussite esthétique

Le scénario, la trame du film, la réalisation, les décors, les costumes et une grande maîtrise des lumières naturelles et artificielles font des Duellistes un grand film et un classique qui, au contraire d’autres réalisations, a très bien vieilli.

Chaque scène de duel ne ressemble à aucune autre. Combat à l’épée, au sabre, aux pistolets, à pied, à cheval ou à l’embuscade. L’atmosphère des camps militaires, des tavernes, des intérieurs comme des extérieurs ruraux et urbains est magnifiquement rendue. Certains plans en intérieur, ceux dans les états-majors, jusque devant le bureau du général Treillard, mettent en avant le dénuement provoqué par un État perpétuellement en guerre et consécutif aux troubles de la Révolution. D’ailleurs de nombreux plans s’inspirent de toiles de maîtres. Ridley Scott s’inspire de la photographie des films de Stanley Kubrick et joue avec la lumière afin de rendre l’atmosphère de son film encore plus imprégné de ce romantisme naissant qui commencera à marquer les arts de manière plus significative après la chute de Napoléon.

Les uniformes, les équipements, les costumes civils de même que les fanfreluches précieuses de Fouché (interprété par Albert Finney) et jusqu’aux changements dans la mode militaire, sont parfaitement et scrupuleusement respectés, il en va de même pour les costumes des demi-soldes.

Les Duellistes, œuvre profonde

Tout cela, la forme, ne doit pas occulter l’essentiel : le fond. Ridley Scott réussit à retranscrire le message de Joseph Conrad dans sa nouvelle. Les hommes pris dans la tourmente de la Révolution puis de l’Empire et qui ont mis à bas les bases fondamentales de l’ordre ancien, s’étourdissent de guerres, de querelles et d’honneur bafoué. Ils sont des enfants un peu trop turbulents qui ont perdu bon sens et sens commun. Ils se livrent en somme à une fuite en avant tout en se raccrochant à des principes que la Révolution se proposait justement d’éradiquer.

Parmi ces êtres qui s’égarent jusqu’à risquer la misère sous toutes ses formes, il y a le personnage de Laura, la maîtresse d’Armand d’Hubert (interprété par Keith Carradine) durant les guerres de coalitions et qui représente le dénuement moral et matériel malgré une bonne âme, une volonté affirmée et une certaine bravoure.

Laura est une fille de garnisons. Elle a choisi de suivre les armées en campagne pour partager la vie de gloires et d’aventures des soldats mais cette vie se révèle instable et les destins deviennent fragiles parce que liés à un pays et une armée toujours sur la brèche en raison des guerres.

En 1814 c’est le retour à la paix pour Armand. Aristocrate, il rejoint sa sœur en Touraine qui se met en tête de le marier. Là encore Ridley Scott fabrique une atmosphère grâce à son sens de la réalisation. La campagne tourangelle, les rires d’enfants, les châteaux et la campagne paisible, des lumières douces et chaudes et des musiques légères et enjouées après les lumières froides, crues et poisseuses des temps de guerres.

Pour la scène de demande en mariage, celle-ci fut « ratée » en raison des fous rires nerveux des deux acteurs provoqués par l’érection du cheval de d’Hubert. Scott garda cette prise car les fous rires donnaient une authenticité et une légèreté imprévue à la scène.

Dans le respect de la grande histoire

L’esprit de l’époque est toujours respecté, celle-ci est complexe et à cheval (expression cavalière) entre plusieurs mondes : la monarchie d’ancien Régime, l’Empire et la restauration des Bourbons.

Scott a su saisir la complexité, la subtilité et l’essence de cette période charnière. Le réalisme sur celle-ci va jusqu’à attribuer le métier de bottier au vieil oncle de la future épouse d’Armand, artisanat auquel il s’astreignit afin de gagner sa vie après les spoliations de la Révolution française ; mais avec la scène de la rencontre avec Fouché, on perçoit la décadence du monde nouveau qui perdure malgré tout et qui est issu des bouleversements de la Révolution française et de l’Empire succédant au raffinement et à l’abondance de deux siècles de règne des Bourbons.

Enfin à l’instar du personnage de Laura, Gabriel Féraud (interprété par Harvey Keitel) représente ces soldats incapables de tourner la page de l’Empire, de l’empereur et de ses guerres. Trauma de la défaite impériale s’additionnant à la relégation de la France par le congrès de Vienne, les demi-soldes seront inaptes à la paix, étroitement surveillés par la police et particulièrement désœuvrés face à la fragilité intrinsèque de leur homme providentiel et de son empire.

Une toile de maître sur grand écran

Pour la dernière scène, les paysages depuis les ruines du château de Commarque et les hauteurs dominant la Grande Beune, les techniciens reproduisent un tableau à l’atmosphère romantique rappelant la célèbre toile de Caspar Friedrich, Le Voyageur contemplant une mer de nuages… L’ancien soldat contemplant la nature paisible comme il contemple les ruines laissées par Napoléon et Robespierre.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich.

Sarlat, François Fournier-Sarlovèze et Pierre Dupont de l’Étang

Ridley Scott tenait absolument à tourner en France. A cette fin il fit des repérages dans pratiquement tout l’ouest du pays afin de trouver les lieux idéaux dans lesquels poser ses caméras.

Il sera notamment sous le charme du Périgord et de Sarlat. Ironie de l’histoire, Scott prendra contact avec le maire de Sarlat de l’époque (probablement Guy Fournier, maire de Sarlat jusqu’en mars 1977) afin d’obtenir son aval pour le tournage dans sa ville. En lisant le scénario que lui fournit Scott, l’édile lui apprendra que les personnages de Féraud et d’Hubert ont réellement existé (François Fournier-Sarlovèze et Pierre Dupont de l’Étang) et qu’ils étaient originaires de Sarlat. Leur querelle a duré trente ans et ils se sont affrontés dans pas moins de vingt-cinq duels.

Fiche technique

Film de 1977. Réalisation de Ridley Scott.

Distribution : Keith Carradine, Harvey Keitel, Diana Quick, Cristina Raines, Edward Fox, Albert Finney, Pete Postlethwaite, Alun Armstrong.

Durée : 1h40

Où voir Les Duellistes ?

Les Duellistes est actuellement disponible avec l’abonnement de base de Paramount+.
Canal VOD, Sooner, Prime Video ou encore Apple TV proposent le film à la location ou à l’achat. Notez que Prime Video et Apple TV proposent un prix d’achat de 4,99 €, soit moitié moins cher que la concurrence.

Le DVD neuf peut se révéler difficile à trouver et parfois à un prix élevé, mais des versions d’occasion en très bon état sont vendues sur Amazon, Cultura et Vinted notamment.

Texte : Jean-Baptiste

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