[Reportage] Saumur-Bordeaux, David contre Goliath

À quoi peut bien ressembler un match de National 2 des Girondins de Bordeaux ? Évoluant à ce niveau pour la 2e saison consécutive, le sextuple champion de France est désormais loin, très loin de son niveau d’antan, et ses adversaires n’ont plus de complexes. Nous avons suivi la rencontre entre l’Olympique Saumur et les Marines et Blancs le 14 février dernier, profitant de l’occasion pour échanger avec l’entraîneur saumurois mais aussi le créateur du site WebGirondins.

Un monde sépare l’Olympique Saumur et les Girondins de Bordeaux. Le club du Maine-et-Loire est le plus petit budget de National 2 et les lignes les plus prestigieuses de son palmarès sont un titre de champion de National 3 en 2022 et un titre de champion de CFA 2 en 2011. Saumur a également connu quelques joies en Coupe de France, atteignant notamment les huitièmes de finale de la compétition en 2021 (défaite 2-1 contre Toulouse, qui évoluait alors en Ligue 2).

Faut-il vraiment présenter le club bordelais ? Les Girondins ont tout simplement l’un des plus beaux palmarès du football français, avec six titres de champion de France de Ligue 1 (1950, 1984, 1985, 1987, 1999 et 2009), quatre Coupes de France (la dernière en 2013), mais aussi trois Coupes de la Ligue et même quatre trophées des Champions. Bordeaux a également brillé en Europe, notamment en 1996, lorsque Zinédine Zidane et sa bande menèrent les Marines et Blancs en finale de la Coupe UEFA, où ils s’inclinèrent face au Bayern Munich dans une double confrontation, le format de la compétition ayant changé depuis. Et aujourd’hui encore, même en National 2, Bordeaux dispose du budget le plus conséquent de sa division.

Un drôle de rendez-vous pour la Saint Valentin !

Le stade des Rives du Thouet est à l’image du club saumurois, petit mais somme toute chaleureux. L’enceinte peut accueillir près de 3 000 spectateurs, même si seulement quelques centaines peuvent s’installer dans les deux tribunes installées aux abords des deux lignes de touche. L’on peut aussi regarder les matchs depuis une terrasse, et déguster une boisson ou une saucisse sans perdre une miette de la rencontre.

Les Girondins sont déjà venus la saison dernière. Le 5 octobre 2024, la star anglaise Andy Carroll inscrivait un doublé et permettait aux visiteurs de l’emporter 2 à 1. L’événement est donc moins « extraordinaire » cette année, d’autant que les supporters bordelais ont l’interdiction de se déplacer en raison de troubles importants entre leurs deux groupes ultras.

Finalement, un peu plus de 1 000 amateurs de ballon rond garnissent les travées en ce 14 février 2026, jour de Saint Valentin. Ils étaient 2 500 en 2024.

Qu’il suscite de l’engouement ou non, ce match ne manque pas d’enjeux puisque Saumur se bat comme prévu pour le maintien tandis que les Bordelais tentent tant bien que mal de suivre le rythme infernal imposé par La-Roche-sur-Yon.

Plus compliqué que prévu pour les Girondins

Lorsque les deux équipes rentrent sur la pelouse, l’on remarque que nombre de passionnés des Girondins se sont glissés dans l’assistance, en cachant leurs couleurs, pour échapper aux policiers présents, mais sans pouvoir retenir leur enthousiasme en voyant leurs protégés.

Bordeaux ne pouvait rêver d’une meilleure entame de match : après à peine une minute de jeu, une mésentente dans la défense saumuroise offre un bon ballon à l’attaquant bordelais Royce Openda qui ne se pose pas de question et crucifie le gardien adverse. À la 8e minute, c’est Matthieu Villette qui double la mise en reprenant parfaitement de la tête un bon centre venu du côté gauche.

On se dit alors que la soirée va être longue pour l’Olympique Saumur, mais c’était mal connaître les hommes de Patrick Olive, l’entraîneur saumurois. Malgré le score et les forces en présence, ce sont bien eux qui s’accaparent le ballon, sans toutefois parvenir à se montrer dangereux.

La mi-temps nous permet de découvrir le club house. C’est là que sont exposés les trophées de l’Olympique Saumur, ainsi que les fanions échangés avec les adversaires au fil des ans. L’on s’y réchauffe et l’on peut boire un verre en croquant quelques chips. Le foot amateur a du bon !

À la reprise, Bordeaux ne propose rien de plus que ce que l’on a vu précédemment et continue même à être secoué par un adversaire volontaire, qui se procure plusieurs opportunités et trouve même le poteau à la 82e minute sur une frappe de Quentin Le Coz. Les Bordelais procèdent en contre mais ne parviennent pas à aggraver le score.

À Bordeaux, la fatalité gagne du terrain

Autour du terrain, les supporters bordelais présents incognito se font malgré tout reconnaître en commentant les erreurs de leurs joueurs mais également en suivant simultanément sur leur téléphone le match de leur rival. « La Roche perd 1-0 ! » entend-on d’abord. « La Roche a marqué », découvrent-ils un peu plus tard. Et, pour conclure, avec plus de fatalité que de déception : « La Roche est passé devant… ».

Un certain soulagement est palpable lorsque le coup de sifflet final retentit, confirmant le succès bordelais 2 à 0, sans euphorie toutefois.

Quelques jours après la rencontre, Nicolas Pietrelli, du site WebGirondins.com, une référence pour la communauté marine et blanche, a accepté de revenir sur la saison bordelaise, dont le match à Saumur fut un bon exemple.

« Tous les matchs se ressemblent, c’est toujours le même scénario, toujours la même équipe, toujours les mêmes remplacements à la même minute… Je garde très peu en mémoire les matchs des Girondins parce que j’ai beaucoup de détachement là-dessus. On n’a pas une équipe qui domine franchement son adversaire, ou alors c’est très rare. C’est une équipe solide qui, dès qu’elle a mis un but, a tendance à miser beaucoup sur la défense. Elle défend très bien cette équipe bordelaise, on marque un ou deux buts, rarement plus, sans ultra dominer l’adversaire. »

Malgré tout, un joueur sort du lot selon Nicolas, joueur ayant d’ailleurs fait parler la poudre face à Saumur.

« Openda, qui a découvert la sélection du Gabon cette année grâce à ses performances. C’est un homme fort des Girondins, c’est lui qui percute, c’est le plus décisif du club avec Shamal, et il est assez explosif. Des joueurs comme ça il n’y en a pas en National 2, c’est un joueur qui, à mon avis, ne restera pas longtemps à Bordeaux même si on monte. C’est le joueur qui a le niveau pour jouer au-dessus, en tout cas au vu de ce qu’il montre depuis le début de saison. » 

Comme nous le soulignons, la fatalité semble prendre le dessus en Gironde.

« Cette saison, je la vis avec détachement. Avec tout ce qui s’est passé à Bordeaux, ça m’a un peu dégoûté du football et des Girondins. Voir que l’artisan de cette chute est toujours présent au club, ça enlève beaucoup de saveur, moi ça m’en enlève en tout cas. Néanmoins je suis cette saison au quotidien, en animant des émissions et en partageant tout ce que je peux partager à la communauté via WebGirondins. Après, sur le plan sportif, la saison est loin d’être plaisante je trouve, parce qu’on a fait un mauvais début de saison, et là on est à la lutte pour la montée avec La Roche-sur-Yon et c’est loin d’être acquis, donc malgré un budget nettement supérieur aux autres clubs, on n’arrive pas à dominer ce championnat. »

A-t-il des craintes particulières ?

« Je ne stresse pas, j’attends de voir ce que le sort nous réserve, puisque le passé nous a appris que même si on était dans une division, on peut chuter administrativement pendant l’été. Je pense qu’on joue gros, parce que si le club ne monte pas, je peux me tromper mais je vois mal Gérard Lopez mettre 9 millions d’euros pour faire une troisième année en National 2. »

Alors que 2 500 personnes s’étaient donné rendez-vous au stade des Rives du Thouet en 2024 pour Saumur-Bordeaux, moins de la moitié assistait au « derby des vignobles » cette année. Un phénomène qui n’est pas propre à Saumur.

« Ça a moins de saveur que l’année dernière, je trouve. On est un peu tombé dans une  routine N2 , et franchement, quand tu as suivi toute ta vie les Girondins de Bordeaux en première division, c’est horrible. Je trouve qu’il n’y a pas d’engouement, même s’il y a une base de supporters qui continuent à aller au stade, environ 10 000. Les caméras filment les virages où il y a les supporters les plus fidèles pour faire croire qu’il y a de l’engouement mais il n’y en a pas, et les chiffres d’affluence du stade sont gonflés… ce sont les chiffres des billets édités, pas des gens qui viennent au stade. C’est assez morose.

Il y a beaucoup de gens qui se détachent du club, moi je m’en rends compte. Certains parmi les plus fidèles oublient même les dates des matchs, des choses impensables avant. On a reçu l’entraîneur du Stade briochin, Guillaume Allanou. Son équipe est en N1, ils étaient dans notre groupe de N2 l’année dernière, et il disait que  finalement, au bout de deux ans, on s’habitue à voir Bordeaux en N2 . Et à Bordeaux le rugby est largement passé devant les Girondins en termes de popularité. Beaucoup de gens sont partis au rugby et ont délaissé les Girondins, beaucoup de partenaires mais aussi des supporters, donc ceux qui restent sont vraiment les plus fidèles. »

Nous avons échangé avec Nicolas avant le choc au sommet entre La Roche et Bordeaux, disputé le 21 mars et perdu 1-0 par les Bordelais. Avant même ce tournant du championnat, il ne tarissait pas d’éloges sur ce solide adversaire.

« Vu les conditions de travail, on devrait être largement en tête à ce niveau du championnat, mais La Roche réalise une saison exceptionnelle avec un très bon entraîneur, Frédéric Reculeau. C’est un entraîneur expérimenté qui a fait plusieurs montées, qui connaît le National 1 et le National 2. Il y a deux ans, il a échoué dans la course à la montée à la différence de buts avec le Paris Atlético, ensuite ils ont fait un début d’année 2024/2025 où ils étaient dans le dur. Après l’échec de la montée, ils ont perdu des joueurs, et depuis l’hiver 2025 ils performent à nouveau, c’est la meilleure équipe, ils sont sur un rythme fou. Bordeaux n’a pas le droit de ne pas monter mais tout dépend de La Roche. Est-ce qu’ils tiendront le rythme ou pas ? Si c’est le cas, ils seront premiers. »

De quoi ont donc besoin les Girondins pour – enfin ! – sortir de leur marasme ?

« Du départ de Gérard Lopez. Ce serait déjà énorme, parce qu’aujourd’hui, beaucoup ne veulent plus aller au stade ou suivre le club tant que ce mec-là sera là. WebGirondins tient la barre mais c’est très difficile. Tu joues en N2, tu joues contre des R1 en Coupe de France… ça fait bizarre ! »

Nous ne pouvons que recommander aux supporters bordelais et aux curieux, qui veulent suivre l’actualité de ce club phare du football français, de visiter WebGirondins, que Nicolas a fondé il y a 25 ans. Un média indépendant, multi-plateformes, qui ose qui plus est parler sans tabou des malfonctionnements internes.

À Saumur, une jeunesse synonyme d’espoir

Jouer en N2 n’est pas un cauchemar pour tout le monde, bien au contraire. Patrick Olive, l’entraîneur saumurois, a lui aussi répondu à nos sollicitations, avec un point de vue forcément très différent.

« Jouer le maintien en N2 n’est pas du tout un poids puisqu’on a été repêché le jour de la reprise des entraînements, le 16 juillet 2025. On a le plus petit budget, on a aucun contrat fédéral, donc on est sur un fonctionnement où on s’entraîne moins et avec moins de confort que toutes les autres équipes. Ça nous enlève la pression du maintien, parce qu’en fait c’est déjà miraculeux d’être à la place où on est. On prend beaucoup de plaisir à contrarier les autres équipes et à être dans ce championnat de N2, même si on est très compétiteurs, qu’on veut gagner nos matchs et nous maintenir sportivement. Il n’y a pas du tout de pression négative. »

Plus d’un joueur de football serait un brin tendu avant d’affronter Bordeaux, ne serait-ce que par le poids médiatique de l’adversaire. Qu’en était-il du côté de Saumur ?

« On les a joués deux fois la saison dernière, on a gagné là-bas, et puis cette saison on a déjà joué là-bas, sur un terrain très compliqué… C’est vrai que c’est plus agréable quand il y a du monde, encore que, on était déçu qu’il n’y ait pas les supporters bordelais ! On a préparé ce match exactement comme tous les autres, avec l’urgence de prendre des points. »

Pour Patrick Olive, il n’aurait pas fallu grand-chose pour que la rencontre change de physionomie.

« Notre début de match a fait craindre le pire, c’est dommage qu’on n’ait pas pu mettre un peu de suspense sur une action qui aurait pu amener un penalty en début de deuxième mi-temps ou en fin de match quand Quentin Le Coz trouve le poteau, parce que je suis persuadé que si on marque un but, on peut avoir la folie pour renverser le score. »

Il n’y a pas particulièrement d’enseignements à tirer du match, même si certaines habitudes saumuroises sont ressorties.

« La saison est très longue et très difficile, c’est un championnat très exigeant où on repart quasiment à zéro chaque semaine. Tout peut se passer, c’est hyper serré. De la 8e à la dernière place, les équipes sont en danger pour ne pas descendre, et au-dessus ils ne sont pas en sécurité, tout peut vite basculer. On est toujours au-dessus de la zone de relégation donc c’est positif et puis on prépare les échéances qui viennent. Cette année, pour l’instant, on a une certaine base de solidarité, de maturité, même s’il y a des jeunes joueurs, avec un esprit club-équipe qui sont les garants que le groupe ne lâchera jamais, et ça je pense que c’est hyper positif, ça nous permet de partir à chaque match avec la confiance de se dire qu’on peut réaliser quelque chose. On ne marquait pas beaucoup de buts en début de saison, maintenant on commence à avoir des affinités dans le jeu et la complicité entre nos joueurs offensifs qui nous permettent de nous rendre compte qu’on est capable de marquer contre n’importe qui, comme à Chateaubriand où on marque 4 buts en 20 minutes. Se prouver qu’on est capable de faire ça donne énormément de confiance. Sur les choses à corriger, ces derniers temps on a pris beaucoup de buts dans les premières minutes, nos entrées de match doivent être meilleures parce que c’est toujours plus difficile quand on part avec un handicap et pourtant ça a été notre force à certains moments. »

L’Olympique Saumur va lutter jusqu’au bout, avec ses armes et sa jeunesse.

« Chaque match et la saison vont se jouer à pas grand-chose. On peut encore progresser dans l’efficacité, notamment défensivement, mais sinon ce sont des jeunes joueurs qui découvrent ce niveau-là, il y a encore une marge de progression intéressante, mais l’état d’esprit et le travail que font les gars nous permettent de prendre ça avec confiance. Quand ça travaille dans ce sens-là, on ne peut que progresser. On sent qu’il y a une marge de progression. »

Dans la soirée du 29 mars, les Girondins de Bordeaux ont annoncé la mise à l’écart de leur entraîneur, Bruno Irles. Son remplaçant n’est autre que Rio Mavuba, figure emblématique du club. Le challenge qui l’attend pour la fin de saison paraît presque impossible, les Girondins comptant désormais 6 points de retard sur La Roche-sur-Yon, et un match en plus au compteur, mais le football offre régulièrement des scénarios jugés irréalistes, alors…

Ce n’est pas à Emmanuel Bourgaud que l’on dira le contraire. L’actuel capitaine de l’Olympique Saumur, qui était toutefois absent lors de l’affiche face à Bordeaux, fut le héros de l’un des moments les plus fous de l’histoire du championnat de France de Ligue 2. Le 19 mai 2017, alors qu’il évoluait sous les couleurs d’Amiens, il inscrivait à la 96e minute du dernier match de la dernière journée, à Reims, un but propulsant son équipe en Ligue 1.

L’objectif d’Emmanuel Bourgaud sera différent en mai 2026, et les 7 journées restantes – notamment le prochain match, sur le terrain de La Roche ! – décideront du sort de son équipe. Mais dans la cité des Cadets de Saumur, quoi qu’il en soit, on ne se rend pas sans combattre !

Texte et photos : Alexandre Taillez

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